Été 1976 : alors que la température étouffe New-York, la communauté gay est en colère contre le réalisateur William Friedkin (L’Exorciste, French Connection) qui vient de commencer le tournage de Cruising. Un film directement inspiré d’une nouvelle du même nom signée du journaliste au New York Times Gerald Walker. L’immersion d’un jeune flic hétérosexuel (joué par Al Pacino au meilleur de sa forme et de sa beauté) dans le milieu gay SM de New-York entre les lieux de drague en plein air et les nombreux backrooms qui se multiplient à l’époque. Une chasse à l’homme dans laquelle Al Pacino joue à l’appât humain, histoire de serrer un serial-killer qui séduit des homos pour mieux les assassiner ensuite. Depuis l’annonce du projet, la communauté LGBT est sur le qui-vive, alertée par un article du Village Voice signé Arthur Bell, qui affirme que le film sera l’un des regards les plus oppressifs, odieux et conservateurs sur l’homosexualité jamais vu au cinéma : « Cruising va ruiner des années d’avancées positives… renvoyer les gays dans le placard et provoquer des éruptions de violence ». Et le journaliste qui enjoint ses lecteurs à faire passer un sale moment au réalisateur et à l’équipe du film.

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Chose dite, chose faite. Une pétition est envoyée à Ed Koch, le maire de New-York, pour que la permission de tourner soit refusée, de nombreux journalistes suivent le mouvement et appellent au boycott, des copies pirate du scénario surlignant les passages controversés commencent à circuler et William Friedkin reçoit des centaines de menaces de mort. Effectivement, dès le début du tournage, c’est l’émeute ! De nombreux manifestants se relaient pour jeter bouteilles et canettes sur l’équipe du film, ils défilent sifflet aux lèvres en hurlant des slogans anti-Cruising, certains arrivent à infiltrer les appartements qui surplombent le tournage et mettent les baffles à fond pour ruiner les prises de son, d’autres grimpent sur les toits et usent de miroirs réflecteurs qui perturbent le travail des éclairagistes. Bref, c’est un joyeux bordel - même si tous les gays, et notamment les plus concernés par le film, c’est-à-dire la communauté BDSM, sont loin d’être opposés au projet. Comme en particulier des figures du milieu, tels les patrons des backrooms les plus célèbres de l’époque (The Anvil, The Ramrod, The Toilet ou le Mineshaft) qui, au contraire, vont aider et conseiller le réalisateur. « La communauté gay, cuir et sado-maso était très en colère que d’autres membres de la communauté pédé - qui en plus ne fréquentaient pas ces endroits car le sexe y était trop extrême - parlent en leur nom. Comme si leur manière de baiser devait rester discrète et non pas exposée au grand jour alors qu’ils n’avaient absolument rien à cacher », écrit Friedkin dans ses mémoires alors qu’il songe à tourner le film au Mineshaft, le sex-club dont tout le monde parle à l’époque, et y envoie Al Pacino en repérage pour mieux se mettre dans la peau du personnage.

 8d0c552707d4c195119827e55301f372Le Taj Mahal du vice
Ouvert le 8 octobre 1976 par l’ex-acteur Wally Wallace, qui plus tard sera connu dans les bas-fonds de la nuit sous le pseudo de Jim, le Mineshaft n’est au départ qu’un bar un peu plus hard que les autres comme il en existe alors plus d’une dizaine dans le New-York de l’époque. Mais c’est un backroom qui, en neuf ans et neuf jours d’existence, va devenir aussi célèbre que le Studio 54, attirant dans ses murs suintants la sueur et le foutre, stars comme inconnus, d’Andy Warhol à Vincente Minnelli, de Rock Hudson à Freddie Mercury, de Michel Foucault à Keith Haring, tout en documentant dans l’imaginaire collectif une période révolue où New-York est la capitale de tous les excès - qu’ils soient vestimentaires, toxicologiques ou sexuels. Situé au 837 Washington Street en plein Meatpacking, le district où se trouvent les abattoirs de la ville, le quartier du Mineshaft est au carrefour d’un drôle de trafic. Très tôt le matin, on y croise des bouchers transportant sur leurs épaules des carcasses sanguinolentes qu’ils enfournent dans d’immense camions congélateurs, et le soir, dès la nuit tombée, l’endroit est le point de convergence de silhouettes vêtues entièrement de cuir ou du look basique de l’époque : jean moulant, débardeur et bandana dépassant de la poche arrière. Dans cette zone désaffectée de New-York où la nuit, entre les camions, traînent prostitués et travestis, rien ne semble indiquer le chemin du Mineshaft, si ce n’est une flèche tracée directement sur le mur avec le numéro 835, qui pointe vers une banale porte en fer où est simplement signalé « Private Club. Members Only ».

Mineshaft-CruisingIci, l'entrée du club dans le film Cruising , mais située deux numéros plus loin pour l'occasion. 

Le dress-code de la mort
Une fois la porte franchie, un escalier peint en noir, juste éclairé par quelques néons et d’où s’échappe une musique étouffée, mène à une deuxième porte, où est écrit en majuscules le dress-code à respecter : « PAS D’EAU DE COLOGNE OU DE PARFUM, PAS DE COSTUMES, DE CRAVATES OU DE PANTALONS DE VILLE, PAS DE MAILLOTS DE RUGBY, PAS DE SWEAT-SHIRTS DE MARQUE OU DE SMOKINGS, PAS DE DÉGUISEMENTS OU DE ROBES, NI DE MANTEAUX D’INTÉRIEUR DANS L’AIRE DE JEU ».  Une fois passé à travers les griffes du physio le plus redoutable que l’histoire des physios ait compté et qui, comme le raconte la légende, pouvait vous renifler les aisselles pour être certain que vous ne sentez rien d’autre que la sueur ou demander à d’aucuns de prouver leur agilité buccale, on tombe dans l’une des deux pièces principales, le front-room, un bar tout en longueur, un vestiaire et quelques bancs en bois disposés dans le fond. Plus loin, un tunnel plongé dans l’obscurité descend vers le playground, le lieu de l’action, très peu éclairé, musique à fond et chaleur insupportable, et où trônent fièrement deux slings (sorte de hamac en cuir utilisé pour les jeux de fist, ndlr). Et enfin, dans un petit coin, la fameuse baignoire - où il n’est pas rare de voir s’y installer tout habillés des clients attendant que d’autres viennent la remplir - qui va faire la renommée du Mineshaft. Immense aire de loisirs dédiée au sexe entre hommes sous toutes ses coutures, au Mineshaft, tous les jeux inimaginables et possibles sont permis. On s’y suce, on s’encule, on se fiste, on se tire les seins, on se fait fouetter, on se pisse dessus, on se transforme en chien docile, on s’offre aux autres, on donne de soi, ça sent la sueur, la pisse et le sperme, et le sol recouvert de sciure se fait le témoin de toutes les secrétions déversées. Le Mineshaft devient ainsi en quelques mois un gigantesque parc d’attraction sexuelle que son heureux propriétaire décrira de la sorte : « Le Mineshaft est un terrain de jeu unique, conçu par et dédié à une minorité de la minorité gay. C’est un lieu où beaucoup d’homosexuels ne viendront pas car c’est loin d’être un endroit ouvert à tous »

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Génération clones
Si le Mineshaft doit son succès à son dress-code impitoyable (à la limite du nazisme, diront certains), il est surtout symptomatique d’une partie de la communauté homo de l’époque qui n’aura de cesse de célébrer la virilité et la masculinité à travers le look clone. Une jeune génération d’Américains, fruit de la libération gay et sexuelle, du baby-boom, de la culture underground et de la révolution des loisirs - bref, de tout ce que Tom Wolfe va définir comme « la décennie du Moi ». En reprenant tous les codes de la masculinité les plus visibles, mais aussi les plus clichés, les homos de l’époque font un doigt d’honneur à tous ceux qui les ont considérés comme des sous-hommes pendant de longues années, comme « des femmes coincées dans un corps d’homme », pour reprendre la formule de l’époque. Une revanche qu’explique l’écrivain N. A. (Tony) Diaman : « Le monde hétéro nous a dit que si nous n’étions pas masculins, nous étions homosexuels, qu’être homosexuel impliquait de ne pas être masculin. L’une des choses que nous devons absolument faire est de nous redéfinir en tant qu’homosexuels ». Le look clone a donc ses codes vestimentaires : la fine moustache, les cheveux courts, les pectoraux saillants, le T-shirt ou débardeur blanc moulant, le jean Levi’s 501, le bombers, le jock-strap et les Dr. Martens. Il a aussi ses illustrateurs, comme le célèbre Tom Of Finland, qui va le mieux poser les bases de cette hyper-masculinité teintée d’une certaine douceur, ou Rex, qui va dessiner la plupart des visuels du Mineshaft.

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Il a ses lieux - le « circuit » comme on dit à l’époque -, entre le club le Flamingo, les nombreux backrooms du Meat Market, les virées chic et friquées à Fire Island le week-end, les spots de drague en plein air de Central Park, le quartier gay qui encadre Christopher Street ou encore les marathons de danse au Saint, la plus grosse discothèque de l’époque. Et enfin, il a son temple, où beaucoup rêvent d’aller mais n’osent pas, tant l’endroit peut effrayer : le Mineshaft. « Il y avait de tout, se souvient Jim, le patron du lieu, toutes les professions existantes. Des journalistes, des critiques, des hommes d’affaires, des avocats, des ouvriers. Des artistes comme Robert Mapplethorpe, qui était un habitué, ou Annie Sprinkle (artiste et performeuse féministe, ndlr), l’une des trois femmes qui ont jamais eu le droit d’y pénétrer. Des prêtres aussi, qui au lieu d’asperger leurs fidèles d’eau bénite venaient se faire arroser dans la baignoire. Des acteurs, des directeurs de théâtre, des écrivains, des metteurs en scène... Des gens connus, mais aussi beaucoup d’inconnus. Venir au Mineshaft, c’était comme aller à la gym, mais avec un côté spirituel en plus ; en fait, c’était comme aller à l’église. Le lieu était fréquenté par énormément d’hommes avec des professions stressantes et qui avaient besoin de se détendre. Ce n’était pas qu’un bar à cul, c’était surtout beaucoup d’investissement personnel et d’amour. Nombreux sont ceux qui ont essayé de copier le succès du Mineshaft, mais personne n’y est jamais arrivé car leur objectif était uniquement de faire de la thune. »98165ed69de7c03948cb8d91f48b0dcf-police-gay

Mais les jours sont comptés pour cette enclave de liberté et d’amour, ce lieu secret qui accueille chaque nuit plus de 500 personnes, parfois 1 000 les week-ends, venues de toute l’Amérique et du monde entier - certains comme Jacques de Bascher, l’amant de Karl Lagerfeld et Yves Saint-Laurent, prenant le Concorde le temps d’un aller-retour pour y assouvir leurs vices. Le 7 novembre 1985, pressé par le département de la Santé et les nouvelles ordonnances prises pour lutter contre l’épidémie de sida qui commence à ravager la communauté homosexuelle, le Mineshaft ferme pour toujours, emportant avec lui ses souvenirs inavouables. Neuf ans et neuf jours de bacchanales en tout genre, de gel Crisco et de poppers, de râles et de foutre, de pisse et de fouets dont il ne reste que peu de choses. Une poignée de flyers, quelques rares photos (comme celle de Freddie Mercury portant un T-shirt à l’effigie du Mineshaft dans le clip Don’t Stop Me Now de Queen), quelques vues du lieu dans le film français pornographique et culte New York City Inferno, des photos de Mapplethorpe volontairement oubliées au fond d’un placard, Marc Almond confiant dans ses mémoires que s’il ne s’était pas vu refuser la porte, il serait certainement mort à l’heure d’aujourd’hui, Guy Hocquenghem théorisant sur le lieu dans Le Gay Voyage, quelques lignes dans les romans City Boy d’Edmund White ou Dorian de Will Self, beaucoup de disparus, dont certains apparaissent comme figurants dans Cruising (que la communauté gay a depuis appris à aimer), et quelques anecdotes qui ont forgé la légende du Mineshaft.

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Comme le soir où Mick Jagger, accompagné de deux sublimes filles, s’est fait refuser l’entrée ; comme cet habitué qui a gagné ses lettres de noblesse après avoir sucé 74 mecs dans la même soirée ; comme ce jeune Australien qui, découvrant les joies de l’uro, a importé la pratique des douches dorées en Australie ; comme cette pratique qui consistait à gagner une conso si l’on pouvait prouver qu’on n’était pas circoncis ; comme le producteur français Jacques Morali qui, lors de sa visite des lieux, va y trouver l’inspiration pour les Village People, le groupe disco qu’il va monter de toutes pièces ; comme Robert Mapplethorpe, qui vient y trouver inspiration et modèles ; comme Warhol qui, dès le matin, se fait raconter ce qu’il s’y est passé ; comme Rudolf Noureev se faisant lui aussi refuser l’entrée parce que vêtu d’un manteau de fourrure qu’il refuse de quitter, alors qu’il porte au-dessous une combinaison intégrale en cuir ; comme la performeuse Annie Sprinkle se souvenant y avoir chopé des amibes. Enclave hors-du-temps, située entre la découverte de la pénicilline, symbole de la libération sexuelle, et l’arrivée du sida, le Mineshaft aura marqué au fer rouge une époque : celle de la libération gay, où la promiscuité sexuelle rêvait d’un avenir meilleur et plus tolérant. Manque de chance - ou signe d’une époque, va savoir ? Le lieu est aujourd’hui occupé par une entreprise de plomberie.

++ Pour aller plus loin :

William Friedkin, Cruising (La Chasse), Warner Bros
William Friedkin, The Friedkin Connection (Les mémoires d’un cinéaste de légende), La Martinière, 640 pages
Edmund White, City Boy (Chronique new-yorkaise), Plon, 338 pages
Will Self, Dorian, Points, 384 pages