Depuis le kebab de Benoît Hamon, la jeunesse de gauche n'avait pas connu un leader aussi charismatique.

Guevara, le chien de Tolbiac, est apparu début avril dans une vidéo publiée sur Facebook. Flanqué de trois subalternes déguisés avec des masques d'animaux réclamant la démission de Macron, Guevara crève littéralement l'écran. La vidéo fait 550 000 vues et un compte Twitter est créé dans la foulée. La Commune Libre de Tolbiac ne peut que saluer dans sa communication l'avènement d'une nouvelle idole.
 
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Le chien de Tolbiac a pris toute la lumière. Mais il n'est pas le seul à repousser les limites du WTF étudiant. Quelques jours plus tôt, le comité de mobilisation de l'Université de Nantes organisait une conférence de presse «tragi-comique pour dénoncer cette société spectaculaire et policière».
 
 
La très prolifique Commune Libre de Tolbiac a également publié une parodie d'Enquête exclusive, dont une perfide capture d'écran a beaucoup tourné sur Internet. 
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Qui, que, quoi, où, comment ? Tant de questions se posent à nous. Tentons d'avancer quelques éléments de réponse ci-dessous.
 
Le chien de Tolbiac a supplanté Cohn-Bendit
On peut plaisanter sur le chien de Tolbiac, mais son succès est tout sauf un hasard. Un mouvement qui n'a pas de leader ne peut avoir qu'un leader absurde. Avec ses yeux plissés à la Plenel et sa truffe mouillée à la Bourdin, Guevara représente le seul visage découvert d'un mouvement qui se cache derrière des masques. La soi-disant génération selfie est plutôt une génération Anonymous. Comme le Dogecoin va déloger le dollar, le chien de Tolbiac a supplanté Cohn-Bendit. 
 
«Pourquoi sommes-nous masqués ?», interroge l'un des potes de Guevara dans la vidéo. «Tout simplement parce que nous avons décidé de ne pas avoir de porte-parole, de ne pas avoir d'individualité qui pourrait se dégager de Tolbiac, pour pouvoir porter une parole commune». 
Capture d’écran 2018-04-18 à 14.38.47«Il n' y a pas de parti, pas de leader», renchérit Brice*, du comité de mobilisation de l'Université de Nantes. «Mais plutôt un ensemble hétérogène, et avec donc plusieurs paroles. Ça permet de sortir du fantasme qu'ont les politiques d'une manipulation du mouvement par trois ou quatre agitateurs. C'est aussi l'occasion de sortir d'un truc de représentant(e)s, avec toujours les mêmes qui parlent et qui invisibilisent les autres, souvent les minorités d'ailleurs.» 
 
La vidéo, support de communication et d'auto-dénonciation
André Gunthert, chercheur en histoire visuelle à l'EHESS, y voit une nouvelle imagerie :
«Ce qui est frappant, par contraste avec l'imagerie de Mai 68 qui fait comparant implicite, c'est surtout le masquage des visages, motif déjà présent (et formalisé) chez les Anonymous. J'y vois la conséquence de la société de surveillance et d'une réflexivité de la diffusion du document vidéo, qui apparaît comme une forme paradoxale de communication et simultanément d'auto-dénonciation…»
 
Les protagonistes de ces vidéos sont masqués avant tout pour des raisons de sécurité. «Dès le début, il y a eu une entreprise de fichage des militants de la part de l'extrême-droite avec des menaces de viols. Du coup, certains camarades ne veulent pas être identifiés», assure Arthur, étudiant à Tolbiac, dans L'Express
 
La révolution des stickers Facebook
Il est saisissant de voir que la majorité des pages Facebook de mobilisation anonymisent par défaut tous les étudiants participants aux AG ou aux manifs.
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Séminaire auto-géré de Sciences Po.
 
«Bien sûr, dans les mouvements sociaux, explique André Gunthert, il y a toujours eu une minorité violente et masquée. Mais là, le rapport est complètement inversé : tout le monde est flouté par défaut, y compris les manifestants lambda. Évidemment, l'imagerie produite est très différente. Manifester, c'est aussi s'exposer, à l'exemple de la Gay Pride.»
 
Les masques d'animaux ne sortent pas de nulle part. La Commune Libre de Tolbiac s'est inspirée des masques de hiboux des zadistes de Bure.
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Les étudiants masqués viennent braquer la macronerie avec classe et éthique, façon Casa de Papel. «Utiliser des masques colorés et marrants, ça permet de casser l'image d'anarcho-casseurs que tentent de nous coller les médias», explique Brice de l'Univ' de Nantes.
 
Un de ces hasards de l'Histoire 
L'anonymat, les masques d'animaux, OK ça se tient, mais alors pourquoi un chien ? Par un de ces hasards de l'Histoire qui font les grands leaders. «Le chien est dans la vidéo parce qu’il fallait 4 chaises pour couvrir la taille de la banderole», explique un membre de la Commune de Tolbiac à Streetpress. «Au moment de tourner, il me manquait un volontaire. Une amie m’a dit : “prends mon chien, il est super sage”. On a tous validé !»
 
Toute cette mise en scène «relève du gros troll», reconnaît la Commune de Tolbiac. Incontestablement, le troll a pris. Peut-être un peu trop. Au point de se retourner contre ses auteurs. Le chien de Tolbiac a été beaucoup moqué sur les réseaux et les images des auto-conférences sont devenues pour la réacosphère les symboles de la chienlit contemporaine.
Des limites du second degré
Ninon Crochet, élue étudiante à Rennes 2 pour l’Armée de Dumbledore (si, si) reconnaît qu'il est difficile de juger du succès de cette stratégie du lol : «À la fois, ça amuse et ça parle aux gens qui sont déjà convaincus (dont on fait partie), mais ça a tendance aussi à rebuter les gens qui ne partagent pas du tout ces codes-là».
 
Sur les groupes Facebook de Paris 1, les étudiants bloqueurs de Tolbiac prennent très cher, avec l'imagerie qu'ils ont créée qui se retourne contre eux. La commission patate et brocolis, qui n'était qu'une image d'une parodie d'Enquête Exclusive, est utilisée hors contexte pour parodier la Commune de Tolbiac.
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«Pourquoi un auto-média et pourquoi une auto-conférence ?», expliquait une occupante de Tolbiac sur la fameuse vidéo du chien. «Nous avons constaté depuis le début du mouvement que notre parole n'était soit pas relayée, soit complètement détournée par les médias classiques. Du coup, nous avons décidé de produire nos propres images, nos propres contenus.»
 
Conclusion ? La défiance envers les médias est telle qu'à tout prendre, il vaut mieux se faire détourner ses images par les internautes que par BFM TV.
 
*Son prénom a été changé mais Mark Zuckerberg tient son identité à disposition de la police.