Les scientifiques en herbe que vous êtes vous demandez sûrement : c'est quoi un synthé vidéo ? Comment ça fonctionne ? Ouvrons donc une parenthèse technique. Le procédé utilisé est très proche de celui d'un autre engin, inventé à peu près au même moment. Les premiers synthés audio, développés dans les années 60, utilisaient la puissance du transistor afin d’altérer et de transformer les signaux électriques jusqu’à en faire des sons totalement artificiels. De manière similaire, les synthés vidéo exploitaient les caprices de la physique télévisuelle (le rayon cathodique, le canon à balayage électronique, la sensibilité des électrons aux interférences magnétiques) pour créer des effets inédits et inattendus. Fin de la parenthèse technique, merci Jamy, c’était vraiment très intéressant.

yokoAu centre de ses premières expériences, il y a le fameux artiste vidéo Nam June Paik, proche du mouvement post-dadaïste Fluxus. C’est avec son ami l’ingénieur Shuya Abe que le bonhomme a conçu le tout tout premier synthé vidéo, sobrement baptisé le Paik-Abe. Si vous êtes vraiment d’humeur à lire des explications techniques, voici comment ça marche - pour les autres, rendez-vous dans trois lignes : sept caméras sont branchées pour recevoir sept couleurs, chacune percevant une seule couleur ; des réglages sont ajoutés sur l'équipement pour modifier les couleurs et les mélanger (source : Wikipédia). Cette machine n’était pas franchement high tech : un employé de WGBH l’a décrit comme “un assemblage des composants électroniques les plus cheaps du monde.” Paik lui-même disait que c'était “une machine pétée, comme moi.

Mais la beauté de la chose c’est que comme avec les vieux synthés audios, cet instrument ésotérique était tellement complexe et imprévisible qu’il était impossible de recréer la même image deux fois. Le Paik-Abe produisait des oeuvres impossibles à dupliquer, et détournait la télé de sa vocation première - divertir les masses - pour en faire un médium d’expression artistique. Mais Paik n'était pas la seule personne à s'intéresser à la manipulation d’images. L’ingénieur Lee Harrison III, employé du fabricant de télé Philco, a aussi mis au point un processeur nommé ANIMAC, qui permettait de créer des dessins en manipulant un signal avec des aimants. Le résultat est délicieusement kitsch :

Ces coups d’essais n'allaient pas tarder à rencontrer le plus gros marché de production de vidéos d’Amérique : les trois grands réseaux de télé et la multitude de petites chaînes locales disséminées dans tout le pays. Avides de graphismes à la demande, l’industrie du divertissement a repris à son compte et a amplifié ces avancées dans ses laboratoires de recherches. Le travail de Lee Harrison III ne s'est pas arrêté avec ANIMAC. Après avoir quitté Philco, il a monté son propre business et a développé plusieurs outils taillés pour le petit écran.

Son invention signature, Scanimate, est à l’origine d’une partie importante des animations que l’on pouvait voir sur les chaînes américaines entre les années 70 et 80. Cet énorme appareil fonctionnait un peu comme ANIMAC et un peu comme le Paik-Abe : plusieurs caméras captaient des images réelles (des motifs dessinés à la main), qui étaient modifiées par des filtres et des processeurs analogiques. Si vous aimez les pubs de cette époque, vous connaissez sûrement déjà sans le savoir l’esthétique chamarrée et glossy de Scanimate :

On la retrouve aussi dans le fameux clip de September d'Earth, Wind & Fire :

Bien entendu, un instrument si rétro-futuriste (éclipsé par l'avènement de la synthèse numérique) ne pouvait pas passer sous les radars de nos amis hipsters nerdy en école d’art : Big Pauper, un artiste qui construit ses propres synthés vidéo, a créé un clip perché pour Boards of Canada ; tandis que des studios de production tels que le Telefantasy Studios utilisent délibérément des machines vintage afin de reproduire l’éclat chatoyant de Scanimate.

(Source)