CHANGEMENT_LEONIE_04052012

Léonie Pernet, DJ et artiste :
Dans mes premières années parisiennes, ma vie nocturne - j'ai envie de dire "notre" vie nocturne - tournait principalement autour de la planète Barbi(e)turix.
Et nous, jeunes gouines, étions l'un de ses satellites. Ce sont des soirées qui ont tant compté pour moi avant même de pouvoir y jouer, qu'il est difficile de choisir un souvenir en particulier. Mais si je ne devais en choisir qu'un, ce serait définitivement celui de mon entrée de scène pour la Wet for Me du 4 mai 2012... Nous sommes donc le 4 et le second tour de l'élection présidentielle ne sera que dans 2 jours. On sort de 5 piges sous Sarkozy ; Hollande et le PS représentent un espoir pour nombre de personnes en France. Hollande a fait du mariage pour tous une promesse de campagne, j'ai 23 ans et je milite donc au PS depuis peu. Quelques heures avant cette fameuse Wet For Me qui sera, j'en étais persuadée, la dernière soirée queer sous le règne de Sarkozizi, je me rends au local du PS dans le 4ème arrondissement pour choper des affiches et banderoles "Le Changement c'est Maintenant". J'étais très excitée à l'idée que la politique fasse irruption dans la nuit. On me laisse prendre les affiches mais on me somme de ne pas les montrer en public : interdiction de faire campagne 48h avant le second tour. On se pointe donc à la soirée, on va préparer dans les loges notre happening, tels des enfants fous, avec si je me souviens bien Chill, Audrey, Delphine, Jasmin, Marie et peut-être Cuco. Moi qui suis d'habitude si pudique, j'enlève T-shirt et soutien-gorge pour n'être plus vêtue que d'une banderole "Le Changement c'est Maintenant". C'est à moi de jouer dans 5 min et je suis pulvérisée, j'ai l'impression d'être dans un rêve...  Le public est déchaîné puissance 10 000. On se met sur le côté de la scène avec les filles, Jasmin a sa banderole dans les mains qu'il tient, je crois, avec Audrey. À ce moment-là, on est toutes dans l'espace et toutes excitées. Aerea Negrot est en train de terminer son live et nous on arrive sur scène, on brandit nos affiches et tout le tintouin, une partie du public hurle, on est trop fières. Mais en fait la chanteuse n'a pas totalement fini son live, elle a l'air saoulée qu'on lui vole la vedette et Rag m'épargne mais elle hurle sur mes copines. Tant pis, on l'a fait et on est trop heureuses. Ensuite, j'ai démarré mon set, j'ai mis le premier morceau, c'était le feu, et je suis bien incapable de vous dire ce qu'il s'est passé dans la foulée.  Mais ce je peux dire en revanche c'est que cette folle et belle soirée de printemps est l'un des mes plus beaux souvenirs. De jeunesse, de nuit, mais aussi de vie. ll y avait tant d'espoir à cet instant précis... 2 jours après, Hollande remportait le second tour. 6 ans après, le mariage pour tous est en place, Rag est mariée et moi j'ai viré sobre. Mais la PMA promise n'est jamais arrivée, les droits des trans sont bafoués, et je m'abstiendrai de parler ici des violences policières ainsi que de la politique migratoire de Macron. Dans la rue, dans les clubs, sur Twitter ou à la Wet... La lutte continue ! Happy Birthday Barbi(e)turix <3

Capture d’écran 2018-04-13 à 11.10.01Adeline, rédactrice en chef de Heeboo.fr :
Pas toujours facile de se rappeler de tout ; à force de sortir, de croiser les mêmes visages, les mêmes sourires, de penser, repenser des lieux, des ambiances, on se perd parfois dans les dates qui défilent au fur et à mesure des années. Déjà six ans que je fais partie du collectif. Donc quelques Wet à mon actif. S’il y a un truc dont je peux parler, c’est bien de l’excitation qui précède toujours une Wet. On en parle, on fixe les dates, on se réunit, on boit le blanc sec de Rag, on décortique des pistaches et on se projète. On en tremble d’avance. Parce qu’un Wet est toujours cérémonie. On rigole, toujours trop fort. On se fait rabrouer par Rag si la pause clope dure trop. On parle de plus en plus, on a 45 600 idées, on les crie, on se tape parfois un peu dessus, pour de faux. Et même s’il nous arrive de pas être d’accord, on se fixe toujours sur quelques trucs importants : inviter machin parce qu’elle représente ceci, parce que son dernier EP est dément et qu’on en parle pas assez, inviter machine parce qu’on l’a ratée la dernière fois qu’elle était à Paris. On s’imagine avec des piscines géantes sur la grande scène de la Machine, des cotillons de la taille de trois fists, on se dit qu’on va finir par inviter Robyn, Madonna, Beyonce ? Puis on redescend et on sourit, on continue de rigoler trop fort, et l’excitation grandit, vers 1h du mat’, quand la réunion est finie. On rentre toutes dans nos studios, et on attend avec impatience le jour J. “Ouh la la, la prochaine Wet sera du feu de dieu, encore meilleure que toutes les précédentes.” Pour les détails, j’en citerai quelques-unes. Je me souviens d’une des mes premières Wet. Il faut savoir que mes premières Wet, je les passais à danser, pendant parfois 6 heures d’affilée, avec Gail. Je me foutais de la coupe de cheveux de Saïda. J’évitais l’appareil photo de Chill parce que je ne me trouvais pas photogénique. Et je rigolais parce que les débardeurs d’Olivia étaient toujours trop évasés. C’était une époque, où les visages étaient familiers. Je me souviens de cette Wet de juillet, pas vraiment prévue, un peu plus vide que d’ordinaire, mais quel plaisir de pouvoir danser sans se prendre des coudes dans l’oeil ! Il ne restait plus que les vraies de vrai, c’était bon aussi, de se retrouver quasiment en famille. Puis une Winter Edition avec Cardini. Je connaissais peu Cardini seule. Et ce fut, genre, une révélation. Lilla Namo aussi, rappeuse suédoise, incroyable. Puis quelques images me reviennent des années qui ont suivi : les grands bras de Samuel, notre rituel de la Wet, me faire voler en l’air dans ses bras et saouler tout le monde (osef, en vrai), les danses démembrées de Laura L., les escaliers ratés des backstages, les tétons de loge, les bruits de toilettes, les étirements de performeuses, les séances de photos de Marie Rouge, le champagne sur les platines, l’anniversaire de Rag et Nari, cette pelle qu’on m’a roulée sans me demander mon avis (sic), la barrière noire sur laquelle on se penche quand l’envie de danser est moins prenante que l’envie de chasser (pour les autres, pas pour moi), les twerks d’Angie, les boucles de Lubna, les visuels magiques de Cassie, etc… Si je dois en garder une, je citerais évidemment cette Wet avec Karin Dreijer, figure de The Knife et Fever Ray. C’était un peu mon idole. Elle l’est toujours, d’ailleurs, mais je l’ai dé-fantasmé. C’était juste après les attentats de 2015. On était pas sûre de maintenir. Puis finalement on s’est lancées. Et ce fut la Wet For Me la plus belle, douce et bienveillante que j’ai eu l’occasion de vivre. Une des seules où je suis restée jusqu’à la fermeture (à savoir, ça ne m’arrive quasiment jamais). Les sourires étaient plus grands. Les yeux étaient plus brillants. Les câlins plus vibrants. Je n’étais pas seule ce soir-là (je suis toujours seule à la Wet, je ne suis pas trop du genre à m’étaler), et c’était agréable. Puis Karin. La rencontrer. Wouah. Une grande femme. Pas dame. Mais femme. Un peu comme la Wet. C’est une grande femme, la Wet.

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Peggy, programmatrice à la Machine :
Un samedi à la Machine un soir de Wet, c’est pire qu’une première journée de soldes... sauf que tout le monde se sourit. Les filles sont là pour la fête et le lineup et ne décrochent pas du devant de la scène.  Prog pointue et parti-pris inventif, la musique est loin d’être un prétexte et c’est ce qui m’a toujours plu.
Je me rappelle d’une Wet où, après être entrée dans l’enceinte de la machine comme dans un tsunami,  j’avais croisé des pros qui venaient lorgner la nouvelle artiste à signer car seule BBX sait inviter un nouveau talent venu du fin fond de la Suède, puis j’avais réussi à croiser Rag et les guests pour les embrasser et les féliciter d’avoir - une énième fois - réunis autant de monde. Ca faisait 2h que j’étais là et je devais rentrer… Mais là je m’aperçois que toute l’équipe de la salle a le smile, que les barmaids vivent leur soirée du trimestre et… Je me retrouve à parler de tout et de rien à 7 h du mat après la fermeture... Les Wet… sont un vrai traquenard !

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Maud Geffray, DJ et artiste :
Cette photo a été prise sur la scène centrale de La Machine, il y a environ trois ans. 
Elle reflète bien les moments où, pendant un set, il se crée des genres de climax … des "quarts-d’heure magiques”. Je me souviens que c’était l'un de ces moments forts, et l’instantané de cette photo en est imprégné. C’est drôle car la photo est parfaitement équilibrée, les mouvements sont nets, on dirait que tout le monde pose. La lumière est très blanche, je me souviens que je «cognais» particulièrement sur ce passage, ça devenait intense, hypnotique. Les gens ont commencé à escalader la scène, stroboscopes à bloc, toute la salle était blanche, un moment suspendu, c’était magique, je me souviens des visages, des sourires. On aperçoit le logo du label «Guérilla»  sur mon vinyl de gauche, un label des 90’s qui faisait un genre de trance progressive et je me souviens que le mix collait parfaitement. Parfois, en jouant, on surprend ce que dégage un mix entre deux tracks ; c’est totalement envoûtant pour celui qui joue, c’est ce que je ressentais à ce moment précis !

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Lubna, membre de Barbi(e)turix :
Le souci lorsque l'on a 72 Wet For Me à son actif, c'est qu'on a du mal à différencier les éditions : les soirées se confondent, s'entrechoquent et s’emmêlent comme les corps sur la piste de danse et les réminiscences de conversations embrumées par l'alcool jaillissent sans que l'on parvienne à les rattacher à un souvenir précis. 
Du coup, pêcher un souvenir dans le marécage de ma mémoire défaillante et parvenir à le rattacher à une fête en particulier, c’est limite la croix et la bannière. Mais je vais faire un effort pour vous. C'était l’été, un 27 juin je crois, c'était la Gay Pride, c'était au Cabaret Sauvage. Dehors, les mini-shorts draguaient les jupes courtes. Dedans, sous les spots pourpres du Cabaret, une marée de drag kings a envahi la scène pour une chorégraphie au bon goût de testo. Puis Vikken est monté sur scène avec Pussy Chérie pour enflammer la salle avant que Rebeka Warrior ne débarque et que les corps ne se mettent à trembler. La fin de soirée ? Je sais plus. Ma tenue ? Je sais plus. Mais je me rappelle avoir souri à des inconnues et qu'elles me rendent mon sourire, je me rappelle rire au éclats (sans doute à ma propre blague) entourée de mes copines, je me rappelle communier avec des sœurs de tous horizons. Je me rappelle pas de tout mais c'était fou.

Capture d’écran 2018-04-13 à 11.11.00Angie, chauffeuse de salle et membre du collectif :
Comme pour Lubna et Adeline, il m’a été difficile de choisir un souvenir après 7 ans (OMG !) d’intense et bancale activité dans la brigade BBX. Du coup, j’ai choisi d’évoquer celle qui a confirmé mon envie de faire partie de cette team. 2011, Nouveau Casino, Peaches. J'avais intégré Barbi(e)turix pendant l'été et je n'étais encore jamais allée à une des soirées du crew - crew que je ne connaissais presque pas et que je n'osais pas vraiment aborder. J'étais timide à en crever et je m'étais coupé les cheveux court - beaucoup trop court - pour en être, moi aussi. Partie à la découverte du "milieu", je déboulais dans cette salle, et je me rappelle surtout de l'énorme vague de chaleur qui émanait du public, de l'euphorie qui s'en dégageait et surtout, cette liberté folle qui me donnait vraiment envie de moi-même me lâcher, de décontracter mes épaules et me laisser prendre par cet engouement. Le live de Peaches était évidemment l'acmé de la soirée. Bien sûr, je ne m'aventurais pas encore devant la scène, déjà que je ne répondais que par de légers hochements de tête quand on me saluait, mais j'étais plutôt collée à une rampe d'escalier dans le fond. Et lorsque Peaches est montée sur scène, le public n'est devenu qu'une masse surexcitée, quelque chose d'assez singulier, pour moi qui découvrais. Plaquée par la foule contre ma rambarde, je me souviens avoir souri et m'être dit que j'allais rattraper le temps perdu ! Depuis presque 7 ans, j'ai accumulé tout un tas d'excellents souvenirs, de considérables découvertes musicales et scéniques, et de sacrées amitiés.

Capture d’écran 2018-04-13 à 11.11.15RAG, D.A. du collectif :
La soirée du 21 novembre 2015 s'annonçait très bien, nous avions invité Karin Dreijer à venir mixer avec son binôme de scène Maryam, tout le monde était hyper-excité de leur venue à la Wet, équipe comme public. 
Puis Paris a été touché pour les terribles attentats du 13 novembre... Passé le choc, la question était de savoir rapidement si l’on maintenait la soirée ou non. Karin m'envoyait des mails pour savoir comment nous vivions ces jours difficiles et si elle pouvait venir à Paris sans danger. La décision ne m'appartenait pas, il fallait que tout le monde soit d’accord, La Machine, l'équipe BBX, le public, les artistes. Et c'est ainsi que dans un élan de solidarité, tout le monde s'est serré les coudes pour que la fête ait lieu. Karin Dreijer a tenu à s’adresser à ses fans via un post sur ses réseaux sociaux, un message plein d'espoir et hyper-rassembleur. La fête a donc eu lieu, sous haute sécurité mais avec énormément de bienveillance. Ce fut pour moi une des plus belles Wet For Me. On sentait que les gens avaient besoin de se retrouver, de se défouler, de s'aimer. L'ambiance était chaude et pleine d'amour, Karim & Karam et les autres artistes ont toutes fait un set incroyable. Je n'avais encore jamais ressentie une telle ambiance sur le dancefloor, c'était hyper-émouvant.

++ Pour fêter les 10 ans de la Wet For Me, rendez-vous à La Machine du Moulin Rouge ce samedi. Plus d'infos ici

Crédits photos : Marie Rouge, Chill Okubo et Chloé Nicosia.