Quel est le sujet de cette exposition ? Aimez-vous montrer ce que vous faites ?
Chris Ware : La première chose, c’est que l’exposition n’est pas nécessairement sur quelque chose mais plutôt un fatras de dessins originaux que j’ai publiés dans mes comics durant les 20 dernières années. Peut-être organisés de manière plus visuelle que narrative, en comparaison avec la dernière fois que je suis venu ici : c’était une sélection de travaux plus longs. Là, c’est plus une sélection de pages individuelles aux dessins étranges et bizarres. En tant que dessinateur, il est important pour moi que le livre soit le produit fini, pas le dessin original. Certains dessinateurs, et c’est mon cas, aiment bien regarder leurs dessins originaux peints sur leurs murs : peut-être qu’il y a d’autres êtres humains dans le monde qui ont le même problème que moi et qui voudraient les voir. Je ne les considère pas comme des travaux achevés, mais on peut les accrocher au mur et les regarder si l'on veut. (Rires) C’est comme ça que je pense à eux.

En tant que dessinateur, que pensez-vous de la place des comics dans un musée ?
Je pense que c’est bien. À ce stade, c’est difficile à dire. Il y a très peu de dessinateurs dont le travail marche autant sur la page imprimée que sur leur support original à l’état de dessin préparatoire. Les deux meilleurs exemples que je peux prendre en pensant à cela sont Gary Panter, qui est plus connu pour être le designer de Pee Wee’s Playhouse, une série télé américaine, et surtout un artiste qui s’appelle Jerry Moriarty et qui a fait ce strip publié dans RAW Magazine, Jack Survives, et qui a sorti récemment Whatsa Paintoonist ?. Il est vraiment le premier artiste à réaliser des peintures avec plusieurs images qui marchent ensemble. Ses dessins originaux sont aussi puissants sur un mur que sur une page. Voir son tracé sur un dessin préparatoire est juste aussi important que le voir à travers une page imprimée. En cela, je pense que c’est un génie. Autrement, dans mon cas et dans celui de beaucoup de mes contemporains, cela tient plus de la curiosité. J’espère que les gens sont intéressés par mes travaux mais je pense que si le public éprouve un intérêt quelconque, l’histoire en elle-même n’en est pas la raison. Les pages de Charles Burns, Daniel Clowes, Adrian Tomine ou Lynda Barry fonctionnent parfaitement sur un mur - et tous pour des raisons différentes et pas forcément pour l’histoire racontée à travers les dessins.

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Comment vous définiriez-vous au sein de la bande dessinée américaine indépendante actuelle, aux côtés de Craig Thompson et Daniel Clowes ? Pensez-vous provenir du même héritage du comic strip tel que Crumb ?
J’essaie de ne pas du tout y penser. Je n’ai pas assez de temps dans la journée. Écrire, dessiner et imaginer des histoires me prend tout mon espace. Ces pensées-là sont incertaines : il n’y a aucun moyen pour qu’un auteur ou un écrivain ait une lecture sur ce type de question. Et même s’il l’avait, quel en serait l’intérêt ? Ça n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est de communiquer honnêtement avec un lecteur et avec espoir, un lecteur qui n’est pas encore né. Le reste n’a pas d’intérêt.

Question bateau : qu’est-ce qu’une bonne histoire qui parle au lecteur ?
Une bonne histoire est ce qui peut donner assez de texture et d’esprit sur ce que c’est que d’être en vie, du plus petit détail (une odeur, une lumière) aux grandes expériences qui nous rendent vulnérables au fil des jours : la mort d’un proche, la fin d’une relation amoureuse ou amicale. Ce sont des moments où l'on ne se contrôle pas et on ne contrôle plus nos vies. Ces moments sont vraiment très rares car on est en dehors de nous-même. Je ne veux pas insulter le lecteur et je ne veux pas que le lecteur sente qu’on lui ment.ware2En lisant Building Stories, j’ai beaucoup pensé au roman graphique A Contract with God. Pouvez-vous nous parler de l’influence de Will Eisner sur votre travail ?
Vous savez, je ne lisais pas The Spirit quand j’étais enfant. Je n’y suis venu que quand j’avais la vingtaine. Je ne peux pas dire que j’y ai pensé particulièrement quand j’y travaillais dessus. J’admire énormément son travail cependant, ce qu’il tentait de faire et faisait. Spécialement dans la forme du journal. Faire des histoires courtes et expérimenter avec. Toutes les semaines : c’est inouï ! Il travaillait si dur à ce qu’il faisait. Donc je n’y pensais pas spécialement mais rien n’empêche de l’ajouter à mes influences, d’une certaine manière. (Rires

Vous n’avez jamais caché votre admiration pour Le Décalogue de Kieslowski sur Building Stories. Avez-vous d’autres sources d’inspiration autres que le comics pour votre travail ?
La première chose, c’est que je me considère plus comme un écrivain que comme un artiste. Quand je m’assois à la table à dessins, j’oublie parfois que je suis un dessinateur. Je me dis : «Oh oui c’est vrai, je dessine cette histoire, je ne l’écris pas». En ce qui concerne le livre qui m’inspire le plus et qui est le plus intéressant, cela reste Ulysse de James Joyce. C’est le seul livre dans toute l’histoire du langage humain qui capture les textures et la complexité de la conscience et des expériences humaines. Depuis la nuit des temps jusqu’à maintenant, la vie humaine, l’Histoire humaine, tous les aspects de la vie sont tellement reliées dans un seul livre entre les individus et leur utilisation spécifique du langage que tu ne peux pas en extraire une histoire unique. La forme est son contenant et le contenant est sa forme. Quand tu le lis, tu n’as peut-être pas conscience de ce que tu lis mais tu l’intériorises de la même manière que tu intériorises de la vie réelle. Ce livre t’implante presque de la vie dans ton esprit. Je ne pense pas qu’aucun autre écrivain ait pu atteindre un tel degré d’intensité. Parfois, l’écriture illustre ce qui se passe. Ulysse de Joyce ne fait pas qu’illustrer ce qui se passe entre les pages : chaque action se matérialise dans le monde réel. Est-ce que ça a un sens pour vous ? (Rires) Sinon, je dirais Anna Karenine de Tolstoï, Lolita de Vladimir Nabokov ou encore James Baldwin, pour les auteurs. La littérature, c’est comme un radar sur un bateau. Quand je ne lis pas un roman, j’ai l’impression de dériver un petit peu. Lorsque je me remets à lire, j’ai l’impression de nouveau d’être dans mon élément. Je ne sais pas nécessairement où je me dirige mais je trouve un sens à mes actes. Ça parle essentiellement d’expériences humaines et d’histoires sur nous-même. La littérature permet de nous replonger dans notre vie et d’intérioriser nos troubles à travers ceux des personnages. Après, tout m’inspire. La vie en premier lieu. La musique ensuite, avec Beethoven, Schumann, Brahms et Bach. Parmi ces compositeurs, il y a un coeur émotionnel que je cherche à exploiter comme un baromètre pour réguler la touche émotionnelle et humaine de mes travaux. Dans le cas de Kieslowski, j’étais si inspiré par la complexité de son oeuvre en dix parties que j’ai essayé pendant un temps de reproduire cette même structure pour Building Stories. Très vite, je me suis aperçu que ce qui marchait à l’écran ne marchait pas de la même manière à l’écrit. Même, ça aurait été trop similaire. Il valait mieux que je trouve ma propre logique narrative. Est-ce que ça a un sens pour vous ? (Rires) OK, tant mieux !

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Vous n’avez jamais été défini comme un auteur de comics politiques. Pourtant, vos couvertures du New Yorker témoignent d’un propos militant sous-jacent évident. Acceptez-vous ce pendant militant, et quel regard portez-vous sur votre pays aujourd’hui ?
(Rires) C’est une grande question ! Évidemment, je suis assez insatisfait de la manière dont les choses ont tourné pour certaines personnes. En même temps, je pense qu’on assiste au dernier sursaut du règne de l’élite dirigeante dont je suis un contributeur indirect : je suis un homme blanc faisant partie d’un empire colonial. Je dois être conscient de cela, c’est le moins qu’on puisse dire. Je ne veux pas du tout conserver ce que cette élite veut conserver. Je ne pense pas qu’il s’agit de l’Amérique qu’il faut créer et qui doit rester. Je pense que la plupart des fondements des États-Unis tiennent sur des mensonges. Ce n’est pas nécessairement une terre de liberté et d’égalité. Je pense que c’est une nation qui conserve certaines libertés et certains droits pour certaines personnes. Les États-Unis ont pris les libertés et droits de peuples entiers au nom de l’esclavage et de la ségrégation, créant des génocides et des vols de terres. Promouvoir ce pays comme un endroit de liberté et de droit à la poursuite du bonheur, ce n’est pas pas nécessairement vrai. C’est à nous de décider ce qui va rester de cet héritage, ce qu’on va préserver et garder de cette culture et de ce gouvernement. Je ne sais pas ce qui va en survivre obligatoirement mais cela fait partie de mon rôle, en tant que membre privilégié de cette société, de faire en sorte que ces inégalités subsistent le moins possible. C’est très difficile. Aussi engagées soient les couvertures du New Yorker, je ne veux pas faire d’images qui disent politiquement quelque chose en se débarrassant des degrés d’expériences de vies humaines qui sont nécessaires pour la compréhension au quotidien des combats sociaux. Autrement, il n’y aurait rien : rien d’humain, rien de vrai. Ces couvertures sont avant tout des images et ne se limitent pas à leur arrière-plan politique. Elles doivent conserver des éléments vitaux pour qu’elles fassent sens. Est-ce que ça fait sens ? (Rires) OK, super !

Avez-vous des travaux en cours ?
Je travaille actuellement sur trois romans graphiques différents : la première partie de l’un traitera de Rusty Brown et sera pour l’année prochaine. Ça prend beaucoup de temps à constituer mais ça va.

++ L’exposition Chris Ware est ouverte à la galerie Martel depuis le 29 mars et se terminera le 19 mai prochain.