Un contexte
Mouvement artistique expérimental et pionnier, l’Animerama éclate donc à la fin des années 60 et au début des années 70 dans une société japonaise chauffée à blanc. La jeunesse vit un mélange entre mai 68 et le flower power, préparé par un certain nombre de combats politiques - avec en particulier le Ampo Hantai, mouvement provocateur contre le traité de sécurité nippo-américain de 1951.  
IMG-3redLe renouvellement de ce dernier est vu comme injuste et inégalitaire, et c'est de la même manière qu'est perçue la participation implicite du Japon à la guerre du Vietnam. Ajoutons à cela la répression des colères étudiantes par les autorités, le suicide spectaculaire de Mishima en 1970 et l’émergence d’une nouvelle génération grande gueule de cinéastes questionnant la violence, la morale et le sexe tels que Nagisa Oshima, Seijun Suzuki ou Koji Wakamatsu, et vous obtenez un pays transformé en cocotte-minute prête à exploser.

AP_Mitsunori Chigita

Mais la distillation des idées contestataires se fera de manière progressive dans tous les foyers, infiltrant les institutions les plus respectables. Comme le dit Marie Pruvost-Delaspre, «l’Animerama correspond à une période où le long-métrage est en crise : il ne marche plus très bien depuis quelques années. L’Animerama (par définition érotique, ndlr) s’adresse à un public plus âgé pour reconquérir une place dans cette production qui s’essouffle à la fin des années 60 et voit se développer l’animation à la télévision». Tezuka Mushi copyright tezukaosamu.net

Un studio
C’est ainsi qu’à cette période de troubles politiques, Mushi Production va se lancer dans l’Animerama. Jusqu’ici connue comme une petite boîte toute mimi qui faisait de la série télé, elle servait surtout à adapter en dessins animés les mangas d’Osamu Tezuka, à l’image d’Astro Boy, et concurrencer la Toei en toute indépendance.

Lorsque Yamamoto débarque avec ses oeuvres hybrides, le studio ne va pas bien : Tezuka s’est barré pour créer Tezuka Productions, et le bilan financier tombe dans le rouge. «La trilogie des Animerama n’a pas très bien marché, mais elle n’est pas responsable à elle seule de l’effondrement du studio.» Comme un dernier soupir avant sa disparition, Mushi va partir dans un panache abstrait et novateur qui ne répond à aucun code établi sur le marché.

IMG 4Présent depuis la création du studio en 1962, Yamamoto est un technicien chevronné à cet instant. Histoire de se radicaliser un peu plus, il va réunir autour de lui toute une tripotée d’artistes underground pour construire son opéra anar, grâce à notamment Gisaburo Sugii, qui réalisera Train de nuit sur la voie lactée. «L’Animerama, et en particulier Belladonna, synthétisent une rencontre entre l’animation télévisée et la contre-culture. »

Un film
Même si le mouvement est une trilogie, l’Animerama se personnalise surtout à travers La Belladone de la tristesse, œuvre-somme marquante. Mais oui, parce que c’est bien joli tout ça, mais l’Animerama, qu’est-ce que ça mange ? Ça ressemble à quoi ?

Mixer des influences de manière anarchique sans les hiérarchiser caractérise le mieux l’Animerama. «Dans l’animation japonaise, il y a un désir combinatoire : ça ne gêne pas de mêler des influences en apparence étrangères avec des séquences psychédéliques qui dénotent avec le reste du film, un pot-pourri de Warhol, d’art nouveau et d’art publicitaire, de Klimt, de populaire et d’art noble.» Le courant casse avec la conception de l’animation disneyienne et va puiser dans l’art moderne, le design ou la peinture pour légitimer le long-métrage animé. Un film comme Belladonna est frappant par sa césure avec la fluidité classique, variant avec un travail plus figé et pictural. 

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Après Les Mille et Une Nuits et Cléopâtre, Belladonna conclut la trilogie sur une note plus que jamais politique et clivante : l’adaptation féministe d’un roman du XIXème siècle, La Sorcière de Jules Michelet. Sombre et abrasive, l’histoire raconte le parcours de Jeanne, une paysanne qui se fait violer par le seigneur du coin. Elle devait se marier mais le couple était trop pauvre. Le diable en personne aidera l’héroïne à se venger en lui octroyant des pouvoirs.

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Engagé, le film se finit sur des images de la Révolution française avec un texte supposant que les premières personnes à avoir ouvert la colère sont des femmes. «Jeanne est présentée comme un personnage précurseur des femmes du XVIIIème/XIXème siècle.» Pour sa violence et son féminisme, Belladonna demeure le film le plus revendicateur du mouvement, très proche du cinéma de Wakamatsu.  

IMG 10Ecstasy of The Angels de  Kōji Wakamatsu, 1972

Ce dernier faisait du Roman Porno, films à petits budgets très provocateurs car très sexués. «Ce sont des films très virulents sur ce que la société japonaise n’arrive pas à exprimer : il y a beaucoup de propos sur le viol et la violence faite aux femmes chez Wakamatsu comme dans Belladonna. La violence est utilisée pour parler de la société japonaise. C’est une manière de provoquer la censure : on n'a pas le droit de montrer de sang dans le cinéma japonais, malgré la violence de films de sabres très encadrés.» Par cette rébellion du propos et de l’image, Belladonna se regarde encore aujourd’hui comme un objet bizarre à la beauté vénéneuse qui trouble autant qu’elle interpelle.  

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Une influence
L’Animerama correspondait à une vague mondiale de l’animation dans les années 70 : il y avait une volonté de s’émanciper des studios et des systèmes de production classiques. «Encore aujourd’hui, peu d’études traitent de la portée et des multiples ramifications de cette décennie clé de l’animation.»  

IMG 9Peut-être trop en avance sur son temps, trop violent, trop inclassable, Belladonna et toute la trilogie de l’Animerama ne trouvera pas son public et tombera dans l’oubli, malgré les immenses espoirs de Yamamoto. Vivant une vraie désillusion, Yamamoto va souffrir de l’échec de son travail. Il participera alors à la grande franchise Yamato, space opera très célèbre au Japon et œuvre aussi complexe que torturée qui s’adressera à des jeunes adultes, prêts à accueillir Akira, Perfect Blue ou Ghost in the Shell à l’orée des nineties.

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L’Animerama a montré que la japanimation pouvait être très variée et a rendu possible l’émergence de personnes telles que Masaaki Yuasa avec Mind Gamequi rompent totalement avec la tradition.

Belladonna était trop radical pour l’époque et se révèle encore aujourd’hui comme ultramoderne dans son style unique. En cela, c’est une œuvre qui a essuyé les plâtres pour les générations suivantes de créateurs et permis de faire rimer «animé» avec «qualité». Les dieux de la pellicule peuvent être cruels mais le temps répare tout : une ré-édition de la trilogie complète a été annoncée chez l’éditeur Eurozoom.