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Il y a une scène dans Fleur d'Âme, le documentaire consacré à Marianne Faithfull par Sandrine Bonnaire diffusé le mois dernier sur Arte (et visible ici) qui, à elle seule, le résume complètement. Sandrine filme Marianne dans une voiture, lasse et mal à l'aise. Faithfull, après une confidence intime sur son passé, lui demande d'arrêter de filmer, ce que Bonnaire fait semblant de faire tout en laissant tourner la caméra. Marianne Faithfull s'en rend compte et lui demande à nouveau de stopper, mais l'actrice-réalisatrice continue de la filmer en étouffant un rire amusé ; ce à quoi Faithfull répond, qu'elle apprécie son travail et sa personne mais qu'elle refuse de tomber dans ce piège qu'elle vient de lui tendre, parce que, excédée, elle pourrait en devenir désagréable et ce n'est pas qui elle est. Elle supplie alors Bonnaire - qui filme son visage en plans de plus en plus serrés - d'arrêter sa caméra. Le spectateur ressent alors un malaise et se retrouve malgré lui en position de voyeur à travers l'oeil de la caméra. Position désagréable autant pour le sujet filmé que pour celui qui regarde, prisonniers d'un même piège. Il y a une envie d'éteindre son écran comme on éteindrait la caméra pour laisser Marianne Faithfull tranquille parce qu'on n'est pas là pour l'emmerder. Cette intrusion forcée nous met dans une position de voleur, voire de violeur de l'intimité de la chanteuse. C'est étrange que ce malaise vienne justement de Sandrine Bonnaire qui, pour les besoins d'une émission de télé dans les années 90, avait fait livrer un camion de purin devant la rédaction de Voici tant elle jugeait la publication intrusive et que ce qu'elle faisait était de la merde - d'où le purin. C'est pourtant la même démarche qu'elle a dans cette séquence.
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On comprend tout au long du film que Marianne Faithfull était réticente à participer à ce documentaire ; on se demande quel en est le but et même l'intérêt, et pour quelle raison la chanteuse a accepté d'être filmée.

Si Bonnaire évite de résumer Marianne Faithfull à ses 5 années passées auprès de Mick Jagger et que les images d'archives (qui sont le véritable trésor de ce documentaire) rappellent qu'elle a eu une carrière avant le chanteur des Rolling Stones, elle passe trop rapidement sur certains passages relatés par Marianne dans Faithfull, son autobiographie écrite il y a 20 ans comme solde de tout compte pour peut-être ne pas avoir à y revenir encore et encore. Ce qui explique possiblement sa réticence à y revenir dans ce documentaire. Mick Jagger, la drogue... Il y a beaucoup plus que cela dans l'histoire et la carrière de Marianne Faithfull. Marianne Faithfull est quelqu'un d'entier qui ne fait pas les choses à moitié ; elle n'est pas une victime et l'explique parfaitement bien pour qui veut l'entendre. Elle n'a pas été la victime de Mick Jagger - elle a choisi de mettre sa carrière entre parenthèses pendant ces cinq années avec le leader des Rolling Stones parce qu'elle souhaitait se consacrer à lui entièrement, et de la même façon, elle explique sa période junkie à Londres où, pendant deux ans, elle a vécu sur un mur dans le quartier de Soho à se shooter de l'héroïne après avoir lu Le Festin nu de William S. Burroughs dans la période où elle vivait chez sa mère après avoir quitté Jagger. Elle souhaitait alors vivre selon les préceptes du livre, comme une aventure. Comme elle souhaitait être la parfaite petite amie de Mick. C'est ce qui pourrait définir Marianne Faithfull : être une aventurière romantique qui fait des choix peut-être imbéciles, mais qui sur le moment lui paraissent viscéraux et cohérents.

Capture d’écran 2018-04-10 à 13.02.17Dans le documentaire, elle se définit comme une actrice qui joue des rôles dans la vie ; c'est peut-être qu'elle est encore la petite pensionnaire d'écoles catholiques qui rêvait à travers des personnages de la littérature et qui a modelé son imaginaire et sa relation au monde. Après tout, elle est du côté de sa mère la petite-petite nièce de Leopold Von Sacher-Masoch, l'auteur de La Vénus à la fourrure. Lorsque, des années plus tard, elle demande des comptes à Burroughs, ce dernier lui répond qu'il s'agit d'une fiction, qu'il ne faut pas la prendre littéralement et que surtout, elle ne lui était pas adressée. Ce dont elle rit aujourd'hui. Pourtant si elle n'a pas été la victime de Mick Jagger, elle a été la victime de l'establishment anglais, du fait de sa relation avec les Rolling Stones. Et de la presse, pour qui elle était trop libre dans ces années 60 où les femmes n'étaient pas encore libérées. Plutôt que de s'attaquer aux bad boys dont la moindre critique de leur mode de vie ne faisait qu'ajouter à leur légende, les tabloïds mais aussi les médias classiques ont fait payer à cette femme son impudence. Ce qui est nullement évoqué dans Fleur d'Âme. «La femme nue enroulée dans une peau de bête pendant que Mick Jagger dévorait un Mars coincé dans son vagin» après un raid de la police chez Keith Richards deviendra une rumeur populaire de laquelle Marianne Faithfull aura beaucoup de mal à se départir. Celle qui était jusque-là une jeune chanteuse populaire à la Vanessa Paradis devient alors la poster girl des femmes de mauvaise vie. C'est cette période et les attaques de la presse populaire qui pousseront et poussent encore aujourd'hui Marianne Faithfull à fuir l'Angleterre.

Du passé, elle n'a visiblement plus envie d'en parler, tout ça c'est digéré. «It's in the past», dit-elle, fatiguée de raconter. Sa vie aujourd'hui, ce à quoi elle souhaiterait consacrer la même attention qu'à ses autres aventures, c'est son fils, sa belle-fille et ses petits enfants. Sa vie privée qu'elle ne souhaite manifestement pas partager.

Son aventure actuelle c'est aussi la musique. Depuis 20 ans, elle sort des albums dont elle choisit les collaborateurs avec goût. Si le documentaire s'attarde sur le succès de Broken English en 1979 (aucun rapport avec le film de 2006, ndlr) et évoque quelques albums moyens sortis dans les années 80, il élude totalement son retour à la fin des années 90 avec le sublime Vagabond Ways, ou encore ses collaborations avec Beck, Pulp, Daho, Damon Albarn ou PJ Harvey, pas toujours réussies mais toujours intéressantes.

Après des années passées en Irlande, elle vit à présent à Paris dans le quartier de Montparnasse. Paris, une ville à laquelle elle consacre son prochain album dans lequel elle évoque les attentats ; et d'ailleurs, le meilleur moment du documentaire, c'est la fin, lorsqu'elle fait écouter No Moon in Paris, le sublime extrait de son prochain album Negative Capability, à paraître à la rentrée.

Dans les documentaires pop réussis, la caméra et le réalisateur s'effacent pour créer une proximité entre le sujet et le spectateur ; cela demande aussi une certaine empathie, une connivence entre le réalisateur et le sujet - or tout cela est absent dans Fleur d'Âme. Sandrine Bonnaire et sa caméra agissent comme une barrière omniprésente. On ne sait plus si c'est un documentaire sur Marianne Faithfull, ou un documentaire sur Sandrine Bonnaire faisant un documentaire sur Marianne Faithfull (bien que la Française n'apparaisse jamais à l'écran). Son œil ne devient jamais le nôtre. Dommage. Il y avait tant matière à.

++ Fleur d'Âme, documentaire de Sandrine Bonnaire, 2017, est visible ici.