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Dans les représentations sociales, comme dans les communautés féministes et/ou queer, les événements et soirées, les señoritas de plus de 65 ans semblent manquer à l'appel du tag. Vous me direz, avec raison, qu'il est tout de même rare de voir des personnes âgées, homo ou non, discuter dans le fumoir de La Machine, un gin tonic à la main. Et puis, on le sait, les vieilles femmes sont en général écartées de la lumière sociale, à l'exception évidente de Karl Lagerfeld. Pour vous donner une idée, les dernières statistiques de la Fondation de France montrent que les femmes âgées représentent presque 20 % des personnes qui ont eu moins de 3 interactions sociales le mois dernier.
Certes, l'enjeu n'est pas vraiment de convoquer les pouvoirs publics déjà empêtrés dans la gestion des EHPAD, car les lesbiennes représentent entre 1 et 4 % des femmes de 18 à 69 ans selon les derniers chiffres de l'INSEE. Pour autant, il semble étrange que dans les communautés queer, on tombe aussi dans le piège de l'oubli, du jeunisme permanent, et de l'absence d'idées, de débats, de pensées intergénérationnelles. Il apparaît bizarre qu'on ne se demande vraiment jamais «mais comment ça se passe, la fin de vie du public de Catherine Lara ?».

Alors, question : pourquoi ne parle-t-on jamais des vieilles lesbiennes sur les tables rondes de la Queer Week ? Pourquoi on ne lance jamais de collectes pour les fripées sans ressources à la Mutinerie ? Pourquoi on a que des photos de minettes dans les Well Well Well ? Pourquoi la seule fois où l'on a parlé des vieilles, c'était Cineffable en 2014, pour une discussion de 45 minutes, vers 10h du mat', même pas filmée, avec des intervenants inconnus ? Dans des communautés qui se réclament des valeurs de solidarité, de la visibilité des minorités et des combats intersectionnels, il semblerait que le discours soit toujours inscrit dans une sorte de présentisme englué et dans une auto-satisfaction de pionniers qui fait remonter les origines, pour les plus téméraires, aux années 90 grand max'.

Le problème, ce n'est pas celui de la simple présence des vieilles gouines dans les soirées - même si étant très pénibles à 25 ans, les lesbiennes se bonifient peut-être avec le temps –, c'est plutôt celui d'une communauté qui veut défendre les minorités et qui semble se construire sur l'obsolescence programmée, laissant sur le carreau de la solitude les générations précédentes éclipsées par un jeunisme asphyxiant. En fait, cette génération queer et ouverte vivrait donc dans l'éternelle jeunesse, sans jamais penser qu'un jour, elle aussi, elle ne pourra plus se balader en cruiser entre la rue de Lancry et le Point F.
Passé un certain âge, nos aînées les goudous se cachent-elles pour mourir, comme les tortues de terre et les chats malades ? Un couple de vieilles lesbiennes, est-ce uniquement deux jeunes femmes refoulées qui décident virtuellement de s'assumer en soirée à San Junipero ? La visibilité des vieilles homosexuelles soulève la question du cloisonnement générationnel des communautés queer

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Vieillir lesbienne, c'est d'abord vieillir incomprise, invisible et seule comme une petite figue séchée
Sur ce triste constat, j'ai décidé d'enquêter sur la vieillesse des femmes gouines. Et il faut dire qu'elles ne manquent pas de créativité quant à l'organisation de leurs retraites loin du showbiz de la Wet For Me.

«L'actuelle génération des lesbiennes retraitées est la première qui a pu vivre son homosexualité de façon ouverte, et elle n'entend pas changer d'attitude.» Philippe Coupé, président de l'association L'Autre Cercle Ile-de-France.

D'abord, il faut rappeler qu'en France, 65% des couples homosexuels sont âgés de moins de 40 ans (pour 40% des hétérosexuels). C'est donc un phénomène récent - ou récemment constaté et permis, du moins. Les premières générations outées et les lesbiennes qui avaient déjà 45 ans dans les soirées du PULP atteignent donc tout juste l'aune du troisième âge. Les études statistiques (surtout canadiennes, car en France, le sujet ne passionne pas vraiment) montrent néanmoins que le manque de droits, d'alternative à l'hétéro-normativité et l'exclusion sociale dont ces premières générations de femmes lesbiennes ont été victimes, les ont souvent laissées sans proches et sans enfants. Si la question a mobilisé quelques associations, aucun projet de société n'a émergé quant au problème de la solitude homosexuelle des seniors. Par ailleurs, on note qu'il n'existe pas encore de maisons de retraite qui proposent des rediffusions hebdomadaires de The L World, et que les papys hétéros ne sont évidemment pas très open à la discussion avec les colocataires lesbiennes. De plus, la question de l'orientation sexuelle reste très problématique dès lors qu'elle est abordée par un personnel médico-social peu informé, peu sensibilisé, et donc invisibilisant. L'association canadienne ARC (Aînés et Retraités de la Communauté), qui lutte pour la visibilité des minorités sexuelles des seniors, note même des cas où «une patiente de maison de retraite a été sévèrement harcelée par une aide soignante qui prétendait, en lui agitant la Bible, qu'elle pourrait la convertir pour sauver son âme avant de mourir».

Recueillis par la Fédération des Femmes du Québec, les témoignages du groupe des «Femmes aînées et lesbiennes» sont clairs : vieillir lesbienne, c'est un peu vieillir comme la tecktonik - c'est-à-dire incomprise, invisible et seule. Nicole, une retraitée, nous raconte son expérience : «Quand il faut retourner dans un institut de soin public, ben là, ta lesbianitude disparaît complètement. C'est comme un retour à la case départ, ça n'existe plus aux yeux des autres, ça n'existe plus pour personne». Sur les forums de discussion, certaines retraitées sont plus directes :  «Moi, je me suis battue comme un chien toute ma vie ; maintenant, je voudrais pouvoir me rappeler de mes blondes sans me dire que je vais choquer l'infirmière». Certes, il y a des initiatives associatives et privées qui proposent des solutions, mais il faut dire que la spécialisation des maisons de retraite destinées aux lesbiennes a un coût. Si le Beginenhof berlinois propose une résidence exclusivement réservée aux homosexuelles, elle reste d'abord à la portée des gouines riches, car les frais sont 2 à 5 fois fois plus importants que pour un établissement classique. De même en France pour le «Village-Canal du Midi», maison de retraite de luxe sous le drapeau arc-en-ciel, qui continue par ailleurs d'essuyer insultes et hostilités des riverains, et participe d'une logique de repli en «gay-ted community», ce qui est compréhensible à 88 ans, mais peu aidant pour lier les communautés queer et vaincre la solitude sociale.

Au milieu de ces réponses incomplètes, des lesbiennes québécoises ont décidé de dépasser le cliché du fardeau et de narguer l'oubli des jeunes générations en proposant des structures innovantes sur fond d'horizon futuristo-géronto-féministe. Elles luttent ainsi contre l'omnipotence de «l'âgisme», concept développé par Robert Butler (aucun rapport avec Judith !, ndlr) pour qualifier les structures et les discours discriminants envers une génération. Pour contrer la double exclusion dont elles sont victimes (dans la société pour leur sexualité et dans la communauté pour leurs seins fripés), certaines d'entre elles ont développé des maisons de retraite exclusivement lesbiennes et se réclament du philogynisme le plus radical. La philogynie – l'amour des femmes – est un état d'esprit et un mode de vie ; il implique que dans les dernières années de leur vie, certaines homosexuelles décident tout simplement que les hommes n'existent plus et vivent uniquement entre femmes. Cette initiative permet aussi de rompre le cercle de solitude et de repli qui suit généralement l'admission des femmes lesbiennes dans des maisons de retraite classiques. Les associations LGBT canadiennes ont ainsi félicité l'ouverture de la première maison de retraite philogyne en 2015, regroupant des pensionnaires dans des appartements de colocation partiellement financés par les contributions associatives.

«Nos copains, on les recevra quand on veut. Ils ne vivront pas avec nous, parce qu’on n’a pas envie de les torcher.»  Thérèse Clerc, pensionnaire des Babayagas.

En France, la maison de retraite des Babayagas de Montreuil n'est pas réservée aux lesbiennes, mais elle se revendique d'un féminisme assez similaire. Cet établissement auto-géré et exclusivement réservé aux femmes est dédié à accueillir «celles qui ont décidé de vivre en toute autonomie, dans un compagnonnage solitaire». Thérèse  Clerc (que nous avions rencontrée deux ans avant sa mort) posait le cadre de vie de ce lieu de retraite unique en son genre : «On veut nous faire croire que la vieillesse est une pathologie. Mais c’est un bel âge de la vie si on a une conscience politique, un âge indispensable pour évaluer le monde».

Est-ce qu'on peut encore se sentir soutenue par la communauté queer et les féministes après la ménopause, ou est-ce que deux vieilles gouines, c'est juste une image un peu dégueu ?
Finalement, si l'on observe les représentations contemporaines du vieillir lesbien, la seule image qui nous revient, c'est l'épisode de Black Mirror, le fameux «San Junipero», dans lequel Kelly et Yorkie tombent amoureuses, entre la vie et la mort... pour finalement s'enfoncer dans un univers de jeunesse et de puberté sexuelle éternels.

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S'il est clair que la présence des personnages de lesbiennes ont presque triplé depuis l'arrivée de Netflix et Hulu (chiffres de l'Association américaine GLAAD), on note que ces personnages sont généralement très jeunes et plutôt fondus dans le mythe adolescent du rite initiatique pour découvrir ou assumer sa sexualité. Le cas de Kelly et Yorkie n'apporte d'ailleurs aucune nuance à ce tableau - leur relation peut être interprétée comme celle de deux lesbiennes qui ont refoulé leur sexualité toute leur vie, mais dont on permet la repentance salutaire avant de mourir. Si l'épisode a été primé et bien accueilli, par la critique comme par la communauté LGBT, il faut quand même rappeler que ce sont deux personnages qui ont finalement décidé de quitter le placard pour rejoindre, dans la mort, un éden transhumaniste et jeuniste. Elles vivront donc dans une gouinerie figée dans l'adolescence, à la mort comme à la mort. Une fois encore, on rencontre le point aveugle de la queerness qui implique qu'aucune projection, aucune sexualité lesbienne ne soit envisagée après un certain âge, et encore moins à l'âge de la carte Vermeil.

Le plus drôle dans cette histoire sans mémoire, c'est que le jeunisme est né avec les baby-boomers, qui en sont, ironie du sort, les premières victimes aujourd'hui. Cette philosophie de vie, qui associe non plus la vieillesse à la sagesse mais plutôt à l’obsolescence, s'est développée après la guerre et s'est accompagnée de la libération sexuelle des années 70. L'idée qui imprégnait ces générations, c'était celle de vivre le présent sans s'encombrer du futur et en oubliant le passé. Elle n'a été qu’accélérée et vidée de son sens avec la révolution technologique, qui a structuré les nouvelles formes de communauté. À ce titre, les communautés queer n'en sont pas exemptes. Finalement, ce mode de vie s'est poétiquement transformé en «Carp3 diiiem» pour fleurir sur les Skyblog, et puis il a finalement envahi les discours et descriptions d'events, de La Machine à la Gay Pride, des soirées aux conférences, des expos aux after-shows, dans un univers où les ainé(e)s n'existent pas, dans un univers où il semble qu'elles n'ont pas existé assez fort pour mériter qu'on s'en souvienne et qu'on apprenne d'elles. Pourtant, dans la projection intergénérationnelle, ce qui est crucial, c'est de pouvoir s'appuyer sur des modèles pour sortir du statisme communautaire.

nhwqWXppM4syI82wr2ug9ZC0S9bfJ_S8cCv4PynO1ng-600x439La présence de la vieillesse est pourtant nécessaire dans la construction de la communauté. Au sein de la Fédération des Femmes du Québec s'est récemment développé un «mouvement des femmes aînées et lesbiennes» pour permettre aux seniors lesbiennes d'exprimer les inégalités de traitement, les difficultés de visibilité, mais aussi pour souligner l'importance d'avoir des modèles de société sur lesquels s'appuyer pour se projeter. Certaines militantes québécoises nous expliquent que pour elles, la construction des communautés queer depuis les années 1990 est par nature exclusive de la vieillesse. En effet, dans l'affirmation du corps sexualisé et d'un féminisme qui lutte contre l'image du corps-victime en promouvant l'image du corps en pleine possession de sa puissance, peu de place pour la lenteur, les médicaments, la ménopause, l'arthrose et les seins fripés.

«Le problème, c'est l'hyper-sexualisation dans laquelle vivent les communautés queer. On en est totalement exclues. Tu n'étais sexuée qu'en tant que lesbienne. Le mix avec la vieillesse... est un peu pénible pour les gens. Tu deviens donc un être asexué aux yeux des autres.» Nicole, retraitée canadienne membre de la Fédération des Femmes du Québec.

La question est donc plus profonde : est-ce que la représentation de la vieillesse lesbienne est un angle mort qui dérange, un coin inexploré que l'on refuse d'assumer dans les discours et la culture queer ? La présidente de l'Association américaine GLAAD va même jusqu'à suggérer qu'une partie de la communauté LGBT est généralement empêtrée dans un «queer-baiting» («appât à gays») commercial.

«Depuis début 2016, plus de 25 femmes LGBT sont mortes dans des séries à la télévision ou en streaming (...) Alors que si peu de lesbiennes sont présentes à la télévision, la décision de tuer ces personnages de façon importante envoie un message dangereux sur la valeur des histoires des femmes homosexuelles.» Sarah Kate Ellis, Association GLAAD.

Les représentations lesbiennes sont cantonnées à des représentations d'une jeunesse de tous les possibles, car ce sont principalement des représentations destinées à une consommation modelée selon une génération-type. Ces représentations sont donc produites comme des miroirs, pour une identification sur le temps court, une identification qui par nature est éphémère et sacralisée. Ouvrir les débats sur le vieillir des femmes lesbiennes, c'est crucial pour crédibiliser des milieux queer et militants sur le temps long, pour donner du sens au-delà d'un film sur Act-Up, au-delà de la question des stockages d'archives stylées des associations. Pour l'heure, je vous invite à taper «initiatives intergénérationnelles lesbiennes» pour constater l'étendue vaginale du sujet, encore une fois, confisqué et noyé dans les vidéos de YouPorn.

Sara MK // Crédit illustrations : Lili Faucheur // Crédit photos : Georges Brassaï.