John Callahan est quelqu’un qui avait trouvé sa place dans le monde grâce à son humour noir et à la provocation. Est-ce que c’est ce qui vous a donné envie de raconter son histoire ?
Gus van Sant : Au départ, c’est grâce à Robin Williams que je me suis intéressé au personnage. Il voulait faire ce rôle, en hommage à son ami Christopher Reeves. Mais en m’intéressant à sa vie et en échangeant avec John, j’ai trouvé un écho à ma propre histoire. C’est peut-être parce qu’on est tous les deux de l’Oregon mais on a des choses en commun. Le côté sombre ou plutôt la nature extrême de nos personnages nous ont été inspirés par notre communauté. Je ne sais pas comment c’est aujourd’hui mais dans les années 70-80-90, il y avait ce monde bohémien, transitoire, à Portland. Des gens hauts en couleur que l’on retrouve dans ses cartoons ou dans certains de mes films. Callahan avec son style tendu voulait secouer les normes avec ses crayons, notamment par le choix de ses sujets. Il jouait avec le politiquement correct, avec cette ligne. Moi aussi. On était aussi très proche en âge donc ça a sûrement joué. On a senti qu’il y avait des choses qui se passaient dans notre génération, qu’on devait briser certaines barrières et certaines habitudes de pensée avant d’être totalement formatés ou brisés par la carrière d’artiste. Les idées conservatrices du cinéma américain comme industrie de divertissement des années 40-50 étaient un frein au changement social, elles ont empêché certaines choses d’advenir. 

Comment ?
On peut cadenasser l’esprit des gens en stérilisant leur imaginaire. À cette époque, les rôles étaient souvent peu étoffés tandis que la littérature, elle, repoussait les limites, de plus en plus loin. À la fin des années 50, c'était l'émergence des beatniks, de Kerouac, de Ginsberg. Des oeuvres se retrouvaient parfois attaquées publiquement, comme Le Festin Nu de Burroughs qui, malgré le fait qu'il ait été adoubé par le cercle littéraire, a fait l’objet d’un procès pour obscénité à Boston. Ulysse de James Joyce a connu la même opprobre ridicule. Terry Southern, lui, allait loin dans la satire, tant dans ses romans (Candy, Texas Marijuana et autres saveurs) que dans ses scénarii (Docteur Folamour, Easy Rider, Barbarella). Il y avait aussi Lenny Bruce, qui cherchait à dire tout ce qui ne pouvait pas être dit sur scène. Notre génération a essayé de soulever les idées conservatrices à son tour. Tu sais, elles sont comme des rochers qui barrent le chemin, on peut les déplacer mais jamais s’en débarrasser totalement. Aujourd’hui, elles ne sont pas de retour, elles ont juste toujours été là.

Aujourd’hui en France et aux USA, le terme «politiquement correct» est utilisé par beaucoup de réactionnaires pour se faire passer pour des anti-systèmes.
Oui, c’est ironique, hein ?!

callahan

En même temps, on se dit que les dessins de Callahan auraient bien du mal à être publiés en France en ce moment, ou, en tout cas, que ça ferait scandale.
Ah oui ? Peut-être que Charlie Hebdo les publierait quand même. Mais je vois ce que tu veux dire, c’est vrai que les journaux sont frileux et que son travail poserait problème, notamment à cause des blagues sur les stéréotypes ethniques et les handicaps. Mais tu sais, il a surtout publié dans les années 80 et c’était déjà difficile. Il a eu beaucoup de critiques, je le montre un peu dans le film mais il y en a eu beaucoup, beaucoup plus. Ça aurait pu être le sujet du film, c’était une possibilité intéressante de montrer les controverses qu’il a créées ainsi que sa relation avec la communauté des personnes handicapées. Mais il n’en parlait pas beaucoup dans son livre. Ce sont des choses que j’ai apprises lors de nos discussions ensemble.

Vous pouvez nous en dire plus ?
C’était quelqu’un d’engagé dans les Alcooliques Anonymes, il était le «sponsor» (parrain) de tous ceux qui demandaient son aide pour arrêter de boire. Il remplissait aussi ce rôle pour des personnes qui devaient recouvrir leur autonomie après des accidents graves. Donc même si ses dessins pouvaient offenser certaines personnes, il ne faut pas le résumer à ça. Il s’est mobilisé pour le American with Disabilities Act (ADA) en 1990, mais il n’en parlait pas beaucoup. C’était un outsider, il préférait plutôt réagir aux choses en tant qu’artiste en disant : «Fuck that !». Mais il voulait vraiment obtenir de l’aide du gouvernement pour avoir des rampes et des ascenseurs dans tous les immeubles, parce que sinon, des gens devaient porter les personnes handicapées dans les étages. Inadmissible.

Dans un film de Gus van Sant, on s’attend à voir des inadaptés à la dérive mais dans celui-ci, on assiste à la rédemption d’un homme. Vous vouliez faire un film optimiste ?
Je ne me suis jamais posé la question en ces termes. Je ne pense pas avoir fait des films si pessimistes que ça sur la nature humaine. Mais effectivement, la trajectoire du personnage principal est celle-là. Il fallait en rendre compte sans en rajouter dans le pathos. C’est pour ça d’ailleurs que j’ai utilisé l’énergie d’acteurs plutôt connus pour des comédies comme Jonah Hill et Jack Black. Mais ce qui est commun à mes films c’est que sans problèmes, il est difficile de se trouver soi-même. C’est grâce à eux que nous découvrons qui nous sommes. 

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La structure du film suit les douzes étapes du programme des Alcooliques Anonymes. Depuis Drugstore Cowboy, vous vous intéressez à l’addiction et à la dépendance. Pourquoi ?
Les drogues m’ont toujours intéressé, c’est lié à la culture hippie dans laquelle j’ai grandi. La première fois que j’ai entendu parler de la marijuana, c’était dans Life Magazine quand j’avais 13 ans. L’article parlait de très jeunes gamins surfeurs qui fumaient des joints en Californie. Ça paraissait tellement dingue de voir ces blondinets de mon âge se rouler des spliffs. À l’époque, je me disais : «Oh mon dieu, c’est la fin du monde». Deux ans plus tard, j’en fumais ! (Rires) C’était une mode mais ça accompagnait aussi les mouvements sociaux. Il n’y a pas que les protestations politiques pures et dures qui ont fait changer les choses. C’est cet aspect-là qui m’a toujours fasciné dans la drogue. Même chose pour la sexualité. Toutes ces choses qui portent le changement ou le freinent. Sinon, le sujet de la dépendance me permet surtout de raconter des histoires de gens à la marge comme le faisait Jean Genet. Drugstore Cowboy ne traite pas tant de l’addiction que de cet homme, James Fogle, qui avait dédié sa vie à la criminalité. Ce que je vais te dire n’est pas dans le film, même si j’aurais aimé. C’est un détenu qui a donné à Fogle le plan des pharmacies en lui disant, en gros : «Quand tu braques une banque, tu peux te faire plusieurs milliers de dollars. Mais avec les médocs, c’est le pactole : un flacon peut valoir 500 $ et il y en a des centaines dans la pharmacie. En plus, ce n’est pas gardé». Donc au départ, ils n’étaient pas des junkies. Au milieu des années 60, lui et ses deux acolytes étaient en cavale à Hollywood. Ils ont braqué une pharmacie sur Venice Boulevard et ont tout vendu sur Sunset Boulevard à des musiciens qui jouaient dans des clubs de jazz. C’est comme ça qu’ils ont fréquenté ce milieu, qu’ils se sont drogués eux-mêmes et se sont mis à voler pour leurs propres besoins. Bref, je digresse, mais ce sujet était un moyen de faire une histoire à la James Ellroy. Dans Don't Worry, He Won't Get Far On Foot, le thème de l'alcoolisme m'a permis de dresser une galerie de portraits de personnes atypiques, vulnérables et en même temps d'une grande force.

En parlant d'alcool, vous aviez dit en interview que d'avoir gagné la Palme d’Or vous avait détruit et amené à boire plus que de raison. C’est vrai ?
Oui, c’est vrai. J’ignorais que je l’avais dit à quelqu’un ! (Rires) J'ai bu pas mal de vodka. J’ai beaucoup fait la fête. Le succès ou plutôt une telle reconnaissance n‘est pas facile à encaisser, il faut du temps pour s'en rendre compte et l’accepter. Mais je restais fonctionnel, je n’allais pas aussi loin que Callahan. Et puis ça a été très court.

Votre première collaboration avec Joaquin Phoenix remonte à plus de vingt ans, pour le film Prête à tout (To Die For en V.O.).  Comment voyez-vous votre évolution à tous les deux ?
Je vais parler de la sienne parce que je la perçois un peu mieux que la mienne. À l’époque, c’était son come-back, il avait déjà fait Portrait craché d'une famille modèle (Parenthood) et SpaceCamp. On l'oublie souvent mais il avait arrêté de tourner autour de ses 15 ans, je crois. Il l’avait fait parce que la carrière de son frère River allait très bien. Donc il s’était mis des barrières, il pensait qu’il ne pouvait pas faire certaines choses. Avec le temps, il a osé de plus en plus et il continue toujours à explorer. C’est ce qui fait sa force et c'est pour ça que je l’ai choisi pour ce film.

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15 ans après Elephant, il y a de plus en plus de fusillades de masse aux États-Unis. Suite aux évènements de Parkland, Trump vient juste d’annoncer qu’il envisageait d’armer les professeurs. Feriez-vous le même film aujourd’hui ?
Attends, quoi ?!! Il a dit ça ?!

Oui, aujourd’hui.
(Il souffle, dépité) Je ne savais pas. Ça ressemble bien à du Donald Trump. C’est dingue, complètement dingue. C’est quand même incroyable qu’il arrive toujours à empirer les situations. En tout cas, un enseignant armé, ça aurait totalement changé le film. Il aurait été encore plus violent et surtout paranoïaque. Bon sang, la réalité dépasse toujours la fiction...

++ Dont' Worry He Won't Get Far On Foot de Gus van Sant, avec Joaquin Phoenix, Rooney Mara, Jonah Hill et Jack Black sort en salle aujourd'hui.