Il est temps de rétablir une terrible vérité : oui, il est possible d’être une immense star dans son pays tout en étant complètement ignoré une fois les frontières passées. Johnny, par exemple : le mec avait beau se dire originaire du Mississippi à ses débuts et adopter un nom à consonance américaine, il n’en restait pas moins cantonné au marché francophone, quasiment inconnu de l’autre côté de l’Atlantique. Oh, il aurait peut-être pu, mais il faut quand même se rendre à l’évidence : hormis les médias qui ont annoncé la mort du «Elvis Presley français» en décembre dernier, il est très compliqué de trouver un pur Texan ou un hipster de Californie (quoique, il faut se méfier de ceux-là !) connaître par cœur les paroles de Oh Marie ou d’Allumer le feu – tant mieux pour eux, après tout, tant le Jojo n’était pas à son meilleur sur ces deux coups-là.

Bon, on s’égare un peu, mais c’est pour mieux appuyer la comparaison avec Adriano Celentano, grande vedette italienne, symbole de la chanson transalpine dans toute sa splendeur, lui aussi complètement ignoré en dehors de son pays. Ou du moins, de ceux qui se fichent de connaître ce qui se fait au-delà de leur pré carré ou de leur petite bibliothèque iTunes. Après tout, on parle quand même ici d’un mec qui a vendu plus de 150 millions d’albums dans le monde, qui a vu l'un de ses morceaux repris par Françoise Hardy (La maison où j’ai grandi), qui a osé chanter dos au public lors d’un festival en 1961, qui a été l’un des premiers à lancer son label indépendant en Italie (Clan Celentano) et qui a passé toute sa carrière à lutter pour diverses causes. Pas pour rien qu’on le surnomme tour à tour «l’homme monté sur ressorts» et «l’homme qui hurle».

Par conviction ou par pur esprit de contradiction (certains diront de sale gosse), depuis les années 1950, on l’a entendu prendre la parole contre le capitalisme, le consumérisme, la junk food et le manque de considérations écologiques des dirigeants du monde entier : «Je prends le journal / Et je lis / Que la justice n’est pas de ce monde / Le monde est-il toujours aussi mauvais ? / Eh bien oui / Nous sommes / En train de ruiner / Ce chef-d’œuvre / Suspendu dans le ciel / Aïe aïe aïe aïe aïe aie ! / Je lis que / Sur la terre / Il y a toujours / Une guerre / Nous marchons sur la lune / Alors qu’ici il y a la faim / Aïe aïe aïe aïe aïe aie !», chante-t-il ainsi en 1966 sur Mondo In Mi 7a.

Milan calling
Avec un tel discours, l’homme aurait pu agacer les plus réacs. C'est l'inverse qui s’est produit : dès la fin des années 1950, Adriano Celentano rencontre un franc succès, se produit à l’Olympia pendant son service militaire, voit l’un de ses premiers tubes (24 Mila Baci) repris par Johnny (24 000 baisers), compose un single intégralement interprété en yaourt (et au titre imprononçable, Prisenecolinensinainciusol, que certains décrivent comme l’une des premières traces de rap en Italie), fait entrer la chanson italienne dans l'ère pop avec Il Tuo Bacio è Come Un Rock en 1959, et, en dix-sept ans plus tard, remporte un énorme succès avec Svalutation Dévaluation», en VF). Un album sans compromis : Adriano Celentano profite ici de chaque morceau pour critiquer l'incompétence du gouvernement italien, les inégalités salariales ou le désespoir d'une population qui va s’oublier dans les tribunes d’un match de foot.

Il faut dire que le contexte s’y prête. On est alors au cœur des années 1970 et l’Italie, qui sort tout juste des soubresauts politiques et culturels des années 1968, voit émerger une jeunesse prête à tout remettre en cause (la famille, l’éducation, le système politique, la culture du divertissement) et à saccager tout ce qui passe entre ses mains – une petite pensée ici aux vigiles qui ont dû gérer les émeutes lors des concerts de Led Zeppelin (Milan, 1971), Soft Machine (Naples, 1974) ou Lou Reed (Rome, 1975). C’est aussi l’époque où les «cantautori» (chanteurs-compositeurs) voient leur cote monter en flèche (sur les barricades, dans les usines, sur les plateaux télé et, bien sûr, dans le cœur des jeunes filles) : on les admire pour leur rôle social, on leur demande d’être indifférents au succès et de se consacrer entièrement à leur pratique artistique. Ce que fait à merveille Adriano Celentano (on ne l’a pas encore dit, mais il est également réalisateur, scénariste, présentateur et acteur, notamment dans La Dolce Vita de Fellini où il joue une sorte de rocker déjanté), dont les œuvres permettent indirectement de prendre le pouls de l’époque.

L’insurrection qui vient
Hors de question pour le chanteur italien de faire pour autant d’un désavantage social un atout ultime pour gagner sa place dans le monde. Jamais résigné, toujours fidèle à ses principes, Adriano Celentano a dans le regard la flamme du militant certain d’avoir raison, qui pense que ça y est, la vérité va éclater. Bon, l’Histoire a fini par prouver que l’Italie ne s’était jamais réellement écartée de ses sombres histoires politiques (corruption, xénophobie, Berlusconi, etc.), mais l’essentiel est ailleurs. L’important, au fond, c’est de savoir que la musique d’Adriano Celentano a toujours constitué une poche de résistance face aux diktats dominants de son époque. En 2011, par exemple, en colère contre les mesures favorisant le nucléaire, l’Italien écrit un manifeste Sognando Chernobyl (Dreaming Of Chernobyl), basé sur une seule phrase, entendue lors d’une conférence à la télévision : «It's better to not switch on a monster that can't be switched off».

Un an plus tard, rebelote comme diraient les anciens du rock, désormais en maison de retraite : à l’occasion du festival de la chanson de San Remo, en direct à la télévision, face à des millions de téléspectateurs, Adriano Celentano encourage les citoyens à faire fermer les principaux journaux catholiques italiens, s’attirant au passage les foudres d’un clergé peu enclin au pardon sur ce coup-là. Pas grave : Adriano Celentano a commencé sa carrière en faisant du rock, la musique du diable par excellence, et peut se réjouir, à 80 ans, d’être l’un des derniers survivants de ces décennies, plus frontalement révolutionnaires.