F. J. Ossang est l'un des secrets les mieux gardés de la contre-culture hexagonale (si, si, ça existe, promis juré), un délit d'initié qu'on se passe sous le manteau, un imper de préférence. Écrivain beat inspiré par Burroughs, punk de la première heure et héros mutant de la musique industrielle avec son groupe MKB, il a fait partie de ces jeunes gens mödernes qui ont fait trembler les genoux cagneux de la France de Giscard. On pourrait s'attendre à ce que 9 Doigts soit bourré de bruit, de fureur et de synthétiseurs. Qu'il secoue façon Orange Mécanique. Que nenni : 9 Doigts s'inspire du cinéma muet, éblouit par son noir et blanc crépusculaire et captive par sa violence larvée. 

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Dans 9 Doigts, on suit la cavale de Magloire. Pas le présentateur de Follement Gay et Pelle et Râteau, mais Paul Hamy, déjà vu dans Mon roi de Maïwenn ou en skinhead dans Un Français de Diastème, dont la gueule abrupte comme du granit fleure bon le polar. Dans une ville surprise par l'hiver, il grille une sèche sur un quai de gare lorsqu'un type agonisant s'effondre devant lui. Magloire est un homme d'opportunités : il prend son sac rempli de biffetons sans savoir que le magot appartient à une drôle de bande de gangsters menée par le glaçant Kurtz (Damien Bonnard, un nom à surveiller, qui a joué dans le Dunkirk de Nolan). A cause de ce péché originel, il va être pris dans un engrenage. Otage puis complice des bandits, il embarque avec eux sur un rafiot pour refourguer une étrange marchandise radioactive. Ces vendeurs de fin du monde à la sauvette vont dériver à la recherche de leur insaisissable point de rendez-vous : le Nowhere Land. Pour couronner le tout, une maladie touche peu à peu tous les membres de l'équipage. Et ce n'est pas l'inquiétant médecin incarné par Gaspard Ulliel qui va assainir l'atmosphère.

12doigtsOn pense à Calamari Union de Kaurismäki pour les personnages de malfrats surréalistes, à une version maritime de Gerry de Gus Van Sant pour la quête métaphysique des égarés ou encore à Las Vegas Parano... pour la parano, justement. Mais surtout, on retrouve la méticulosité du cinéma des frères Lumière et de leurs équipes : absolument tous les plans sont travaillés comme des tableaux et chacun se suffirait presque à lui-même. Pas étonnant qu'Ossang ait raflé le prix du meilleur réalisateur du festival international de Locarno en 2017 pour ce film. 9 Doigts prend au corps : on ressent la carcasse du bateau craquer, l'air se raréfier dans les cabines, les tirades sont tranchantes comme des couteaux. Si vous aimez les films où il y a des explosions et/ou des vannes toutes les deux minutes, passez votre chemin. 9 Doigts est un long-métrage qui s'insinue lentement dans votre cerveau comme un gaz toxique. Ses protagonistes ont le sang-froid, sont reptiliens (pas les extraterrestres hein, quoique). Et puis des gens tous coincés sur le même navire, au bord de l'apocalypse, à se regarder de travers les uns les autres, ça ne vous rappelle personne ? Vous êtes sûrs ? N'attendez pas que ça devienne culte pour vos gosses, soyez des jeunes gens (post-)mödernes et foncez le voir maintenant au cinéma.

++ 9 Doigts de F. J. Ossang est sorti le 21 mars. Il est donc toujours en salle.