Cette tournée est organisée pour les trente ans de Mlah. Comment l'avez-vous montée ?
Stéfane Mellino :
Emmanuel De Buretel, le patron de Because Music a racheté notre back catalog. Il nous a dit qu'il allait tout ré-éditer à l'occasion des trente ans de Mlah. Plutôt que fêter cet anniversaire de manière impersonnelle avec, par exemple, des artistes qui chanteraient nos chansons, nous nous sommes dits que le moment était venu qu'on se mette en branle et qu'on rejoue nos chansons sur scène. C'était l'occasion de faire un petit comeback.

Et vous avez évoqué l'idée d'enregistrer de nouveaux morceaux ?
Pour le moment, non. Nous sommes vraiment axés sur Mlah. En concert, nous jouons tout l'album plus un rappel où on parcourt notre répertoire. Après, on verra, on ne s'interdit rien !

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Les Négresses Vertes ont une place vraiment particulière dans la musique française. Que penses-tu de la façon dont vous êtes vus ?
J'ai un double regard. Comme j'étais partie prenante, je peux dire qu'on a vécu une aventure insensée. Nos albums sont sortis dans tous les pays, on a tourné en Amérique, au Japon, en Europe... Après, est-ce que ça a été relayé à sa juste valeur ? Ce n'est pas mon boulot de le dire, moi, j'ai vu tout ça de la scène. Après, je suis aussi un quidam : quand je vais au supermarché et que j'entends les Négresses Vertes, ça fait un peu bizarre de penser que j'écoute un groupe alternatif avec un chanteur keupon. Quand tu ré-écoutes Mlah, c'est vraiment un album no future. Quand tu mets ses textes en perspective avec les gens qui poussent leur caddie au supermarché, c'est un peu étrange. D'une certaine manière, Les Négresses Vertes sont devenues un groupe comme les autres alors que quand on allume la chaudière, on se rend compte que si l'on ne déploie pas l'énergie suffisante, les chansons ne seront pas là ! Quelque part, cette tournée sera l'occasion de remettre les pendules à l'heure.

Quels souvenirs te viennent à l'esprit quand tu penses à la formation du groupe ?
C'était vraiment un truc incroyable : Helno m'appelle pour me dire "On fait un groupe et Stef, c'est toi qui fera la guitare". Moi, je travaillais aux filets de pêche chez mon père... Et Helno continue en me disant : "J'ai écrit une chanson, elle est mortelle, je viens te la faire écouter !". Et le voilà qui débarque avec Paul O et Gaby pour me chanter Zobi La Mouche version keupon (il la chante en hyper-speed, ndlr). Là, je lui ai dit : "C'est un truc de ouf !". Ça s'est passé comme ça la formation du groupe, une espèce de fulgurance musicale qui est tombée à point nommé pour le public et nous. C'était un groupe issu du mouvement alternatif qui proposait du punk joué avec des guitares sèches, de l'accordéon, des textes, un chanteur ultra-charismatique et nous tous en costard. Quelque chose entre le cabaret, la chanson et le no future.

Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de faire ce mix inédit ? Helno traînait avec Lucrate Milk et Bérurier Noir. Certains d'entre vous venaient des Maîtres, un groupe très dark...
Ce sont les chansons qui ont fait ça. On venait effectivement tous de groupes très différents mais on avait émis le souhait de se retrouver autour d'un projet, on avait envie de travailler ensemble. On a fait de la musique, mais on aurait pu faire du théâtre de rue ou la teufê comme on faisait chaque fois qu'on se retrouvait. Les chansons ont fédéré nos énergies.

Et comment avez-vous choisi ce nom, euh... particulier ?
C'est Helno. Il a débarqué avec une crête verte de vingt centimètres dans un bal des pompiers dans le Jura. Sur ce, il s'est mis à danser le smurf, c'était l'époque de l'émission de télé H.I.P. H.O.P. Il s'est fait lourder et l'un des mecs a gueulé "Dehors, les Négresses Vertes !". Après, Helno nous a téléphoné pour nous dire qu'il avait trouvé le nom du groupe, les Négresses Vertes. Je lui ai dit : "Putain, c'est pourri comme nom !". Il m'a répondu : "Non, tu ne comprends rien, c'est super". Et il s'est avéré qu'il avait raison.

Il n'y avait pas de groupes qui jouaient des chansons type «Est parisien» à cette époque. C'est en traînant dans ce quartier que vous avez eu cette idée ?
Je crois que ça vient avant tout du milieu social dont nous sommes issus. Les Négresses viennent du milieu prolo. Quand on est apparu dans le microcosme parisien, les journalistes nous ont regardé en se demandant d'où on venait. Cette musique est l'héritage de nos origines prolos. Après, quand tu lis les textes du premier album, il n'y a pas une chanson où le mec ne se pend pas, où un autre meurt, etc. Zobi la Mouche, c'est un manifeste post-punk. Les chansons sont réalistes et noires avec un contenu punk.

Donc les chansons reflètent le milieu dans le quel vous viviez ?
Exactement, pour faire la synthèse, c'est exactement ça ! (Rires)

Dans quels lieux aimiez-vous traîner à Paris à cette époque héroïque ?
On allait souvent au New  Moon, l'un des hauts lieux du rock. On allait aussi à la Salle Valencia, qui est devenue la Boule Noire mais aussi aux Puces de Saint-Ouen. J'habitais là-bas et on répétait souvent chez moi. On se mettait souvent au coin du Marché Paul Bert pour jouer. Sinon, on nous voyait aussi souvent Chez Choupette, un bar du square du général Guilhem dans le Xème. C'était un bar qui était resté dans son jus. Tu entrais, tu avais l'impression d'être dans les années 40. La patronne avait une coiffure en forme de choucroute, le mec une gueule à la Paul Meurisse. C'était un endroit incroyable, où l'on était les seuls jeunes. Tout ça date de plus trente ans. Évidemment, tout a disparu.

Le milieu punk dont vous êtes issus n'existe plus aussi, le milieu rock a complètement changé...
Clairement, ça n'existe plus ! (Très catégorique, ndlr)

Comment le présenterais-tu à nos jeunes lecteurs ?
Je crois que la différence avec l'époque d'aujourd'hui, c'est que maintenant, il y a des talent superbes mais les choses se développent avant tout autour de chanteurs, de compositeurs qui cherchent des musiciens pour les accompagner. Nous au contraire, on était un groupe. Le mec en deuxième ligne qui fait gling-gling ou pim pam était tout autant impliqué que le chanteur vers qui tous les regardent convergent. C'est ça, la grosse différence avec aujourd'hui : à l'époque, il y avait surtout des groupes dont tous les membres étaient impliqués à 100%. Aujourd'hui, c'est un autre délire, qui a ses qualités mais aussi ses défauts.

Vous chantiez en français mais vous avez réussi à vous exporter, une gageure pour l'époque. Vous avez cartonné en Angleterre, joué au Liban, séduit Madonna... Comment expliques-tu ce succès ?
Toutes proportions gardées, quand j'écoutais les Rolling Stones à huit ans, je ne comprenais rien à ce qu'ils disaient mais j'aimais leur énergie. Je pense que c'est un peu ce qu'il s'est passé avec nous. Il y avait aussi l'image parisienne, française un peu désuète avec l'accordéon, les gars fringués comme des Apaches, une imagerie standardisée avec une énergie qui fait que, même si tu ne comprends pas les paroles, l'énergie te parle et grâce à elle, tu comprends ce que l'on veut dire. Je pense que c'est ce qui explique notre succès. Et n'oublie pas que nous avons aussi été les premiers à faire des remixs. Celui de Zobi La Mouche a fait un bruit énorme. William Orbit l'avait réalisé. À l'époque, c'était un mec comme nous. Il ne grattait pas la guitare mais il appuyait sur des boutons à la place. Ce remix nous a ouvert les dancefloors alors qu'à la base, on n'était pas un groupe qui était supposé y entrer.

Comment avez-vous rencontré William Orbit ?
C'est grâce à notre producteur Peter Murray. Notre premier album n'avait généré que 400 précommandes. Face à cet échec, Peter nous a dit  : "Allons en Angleterre". Le type était Écossais, il avait ses entrées là-bas. Il connaissait les mecs d'un jeune label, Rhythm King, et il était sûr que le morceau allait leur plaire. L'idée était de pénétrer le marché anglais grâce à un remix. Du coup, on s'est pointé à Londres et on a joué partout où c'était possible de le faire, les pubs, etc. Au final, on a plus joué à Londres qu'à Paris ! On a fait des salles avec des jauges supérieures à celles où l'on a joué à Paris. Peter disait : "Puisqu'on ne veut pas de nous en France, allons voir ailleurs". La presse anglaise a commencé à parler de nous. Les Français ont vu les articles et se sont demandés qui était ce groupe français qu'ils ne connaissaient pas. Ils se disaient : "Ce n'est pas possible, ça n'existe pas". Et ils se sont mis à s'intéresser au groupe. En fait, des fois, tout repose sur une seule bonne idée. Peter Murray l'a eue et elle valait de l'or !

L'histoire de beaucoup de groupes de la vague «alternative» s'est terminée en eau de boudin. Vous au contraire, vous avez tout traversé.
Peut-être que c'est la conséquence des épreuves, la disparition de Helno, etc. Au départ, on est une bande de copains qui se sont soudés autour de leurs chansons. Le groupe est aussi parti en sucette après les tournées, on ne s'attendait pas à ce que cela soit aussi difficile. Nous n'étions pas rompus à cet exercice-là. Il a fallu qu'on apprenne sur les planches, ça nous a soudé. Beaucoup de groupes alternatifs disaient qu'ils ne signeraient jamais sur une major. Ils disaient que ça trahirait le message. Nous, on ne s'est jamais dit ça. On n'a pas eu l'impression de trahir quiconque quand on a signé avec Off The Track, on s'est juste dit "on fait de super chansons, on a envie que les gens puissent les écouter", et voilà !

Helno est mort il y a vingt-cinq ans. Tu penses souvent à lui ?
Oui, ça a fait vingt-cinq ans le 22 janvier. On y pense tout le temps. Tout à l'heure, j'étais au téléphone avec son frère jumeau, Ritier. Il est content qu'on reparte sur la route pour chanter les chansons de Helno. Je ne connais pas beaucoup de chanteurs morts depuis un quart de siècle dont on entend toujours les chansons à la radio ! C'était quand même un putain de songwriter ! Il a écrit toutes les chansons de Mlah, sauf deux que j'avais écrites. Il était irremplaçable. On ne l'a jamais remplacé, parce que comment veux-tu remplacer l'irremplaçable ?

Vous avez essayé de travailler avec Ritier ?
Avec Iza, quand on faisait le groupe Mellino, chaque fois qu'on croisait la route de Ritier, on l'invitait à chanter avec nous, comme au Chinois à Montreuil. En revanche, refaire un groupe avec lui, non. C'est une page qu'on a tourné et Ritier, c'est pas Helno. Il a déjà un héritage lourd à porter. Il y a plein de gens qui lui disent : "Mais t'étais pas mort, toi ?". On ne va pas lui mettre ça sur le dos, style "Ritier, tu vas prendre la place de ton frère jumeau qui est mort". Non, on ne se l'est jamais dit.

Vous avez joué à Beyrouth, quelques semaines après la fin de la guerre civile. Comment avez-vous organisé cette affaire ?
Ça s'est fait par l'intermédiaire du management de l'époque, Jacques Renault de la Cigale et Assaad Debs. Assaad est libanais. Pour la sortie de notre album Famille nombreuse, il nous a dit "plutôt que monter quelque chose à Paris, allons à Beyrouth, j'ai mes entrées là-bas". La guerre venait de se terminer trois mois plus tôt. Il nous a demandé si ça nous disait de jouer là-bas, on a dit oui. Le lendemain de notre arrivée, quand le jour s'est levé sur la ville totalement en ruines, on a un peu regretté. On espérait que ça ne se repète pas ! Mais le soir du concert, quand les lumières se sont allumées et que les gens se sont mis à chanter, une vague émotionnelle a submergé tout le monde. Je reverrai toujours Helno sur scène : il avait les bras en croix, complètement tétanisé. Les journalistes français et anglais qui étaient venus avec nous étaient eux aussi submergés par l'émotion comme nous tous. Dans la salle, les gens se disaient que le fait qu'un groupe soit venu jouer de la musique montrait que la paix était revenue, c'était un symbole ultra-fort.

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En 2001, vous vous séparez. Que s'est-il passé ?
On venait de sortir l'album Trabendo. On approchait tous de la quarantaine et cela faisait quinze ans que nous étions actifs. Nous nous sommes dits qu'il était temps de nous accorder une pause de deux, trois ans. Il se trouve que celui qui devait siffler la fin de la pause, Jacques Renault, est décédé en 2004. Les choses se sont étiolées et chacun est parti s'occuper de ses projets.

Aujourd'hui, quels musiciens écoutes-tu, en particulier actuels ?
Le premier nom qui me vient à l'esprit, c'est Queens Of The Stone Age. J'écoute beaucoup de trucs anglo-saxons comme Eels ou encore Killing Joke que je suis allé voir il n'y a pas longtemps à l'Élysée Montmarte, c'était énorme. J'écoute aussi plein de trucs comme Autolux, Sonic Youth - ça, c'est moins récent. Dans les Français, j'aime bien Nosfell, j'aime ce qu'il fait et ses délires. J'écoute aussi Blondino. Pour en revenir aux internationaux, j'adore Agnes Obel. J'écoute aussi Calexico. Les Foo Fighters aussi, je suis allé les voir, c'était la queucla ! Ces mecs sont des killers, ça envoie un pâté de ouf ! Dave Grohl, c'est Dieu. En fait, aujourd'hui, il y a plein de groupes qui me plaisent. Il y a donc encore de quoi mettre dix centimes dans le nourrain, comme disait Maître Capelo !

++ Les Négresses Vertes sont en tournée là, maintenant, tout de suite , un peu partout en France et seront les 12 et 13 octobre à Paris, au Cabaret Sauvage. Plus d'infos, ici.