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Il y a 30 ans, le 7 mars 1988, quatre mecs en cuir noir faisaient trembler le rideau de fer à grands coups de KR-55 (la KR-55 n'étant pas un modèle de fusil d'assaut mais une boîte à rythme produite par Korg à la toute fin des années 70) : c'était le premier et unique concert de Depeche Mode à Berlin-Est. Eh oui, oh joie ! c'est l'heure de monter sur les grands genoux cagneux de Tonton Brain, qui va vous conter l'histoire de cet événement tout sauf anecdotique. Pour commencer, déjà, replongeons-nous dans le bain des années 80 à l'aide de cet extraordinaire moment de télévision : l'une des premières apparitions d'un groupe encore à peine pubère sur les écrans ouest-allemands, en 1982, avec See You, premier véritable succès Outre-Manche de Depeche Mode, interprété ici en compagnie de poules, oui, parfaitement, de poules. Inspirez, expirez, top basse-cour :

Voilà, reprenons nos esprits. Donc, en ce temps-là, la jeunesse d'Allemagne de l'Est n'a pas grand chose d'autre à se mettre sous la dent que des émissions moisies telles que Stop!Rock où sont diffusés des artistes moisis tels que Karat ou Rosalili, contrefaçons embarrassantes des stars de l'Ouest qui ne sont guère écoutées que par les employés modèles de la Stasi. Les groupes anglophones circulent sur cassettes qu'on se copie de pote en pote, popularisés par les radios de l'Ouest, dont les ondes ne s'arrêtent pas au niveau du mur bien que leur écoute soit proscrite. L'engouement pour Depeche Mode et les cheveux de Dave Gahan qui s'empare des ados à partir de Just Can't Get Enough ne tarde pas à se répandre lui aussi côté RDA, décuplé par l'attachement tout particulier du groupe à Berlin : c'est dans les studios Hansa, en plein coeur du quartier de Kreuzberg, à quelques pas du Mur, qu'ils viennent enregistrer en 1984 leur quatrième album, Some Great Reward, sur lequel figure People Are Peoplele titre qui fera d'eux des stars planétaires. En Allemagne, la chanson s'envole directement au firmament des charts, une première place pour laquelle Depeche Mode se verra remettre un superbe morceau de carrosserie customisé dans l'émission automobile Formel Eins

Mais pourquoi être venus enregistrer à Berlin ? La décision est motivée par deux raisons principales, comme le raconte leur manager de l'époque, Daniel Miller, dans cet excellent docu : les prix, d'abord, puisqu'il revenait moins cher de faire venir tout le groupe à Berlin pour travailler avec les équipements de pointe de Hansa plutôt que d'enregistrer à Londres, et puis, surtout, la gnôle, car là où les bars londoniens mettaient tout le monde dehors à 23h, ceux de Berlin n'étaient soumis à aucun horaire de fermeture imposé (c'est d'ailleurs toujours le cas). L'album suivant, Black Celebration, sera lui aussi enregistré au studio Hansa, et le clip de Stripped achève, si cela était encore nécessaire, de consolider le culte quasi-religieux que vouent les gamins d'Allemagne de l'Est au groupe : tourné en partie à côté du Mur, il met entre autres en scène une vieille Lada, véhicule soviétique s'il en est, que les membres du groupe défoncent en choeur avec des grosses masses et des mines graves.

En 1987, Berlin fête son 750ème anniversaire, mais tandis que côté Ouest, une immense scène sur la place du Reichstag accueille une brochette de stars parmi lesquelles David Bowie, côté Est, ce ne sont que concerts classiques, démonstrations de gymnastique et parades militaires en guise de célébration. Forcément, les jeunes ne sont pas contents du tout, mais alors pas du tout du tout. Alors quand en 1988, le manager de Depeche Mode, galvanisé par la ferveur qu'ont engendrés les précédents concerts dans le bloc soviétique (Varsovie, Budapest), propose de jouer à Berlin-Est, personne ne songe à s'y opposer au sein du régime. Seul micro-souci : l'unique salle à disposition pour l'événement est la Halle Werner Seelenbinder. Capacité : 6500 places. C'est beaucoup trop peu. Comment éviter l'hystérie collective, les fans qui se piétinent les uns les autres, les saccages de billetteries ? C'est là qu'intervient le génie soviétique : le concert sera tout simplement dissimulé à la population. Aucune billetterie n'est mise en place, les tickets sont répartis entre les écoles et centres de formation d'apprentis berlinois, et ne présentent pas la moindre mention du groupe ; l'événement est ainsi présenté comme "Concert d'anniversaire de la FDJ" (Freie Deutsche Jugend, le mouvement de jeunesse officiel du régime).

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Évidemment, l'information finit tout de même par filtrer, et les lycéens de la ville se bousculent fiévreusement sous les préaus le jour de la mise en vente des billets dans les écoles. Le 7 mars 1988, des gamins transis convergeront des quatre coins de Berlin, mais aussi de toute la République Démocratique vers la Werner-Seelenbinder-Halle, dans l'espoir chimérique de trouver une place en dernière minute ; ces dernières se revendent une véritable fortune au marché noir, l'équivalent d'un à deux mois de salaire. À deux heures du concert, pendant que les hordes de fans grelottent devant les portes en colportant des rumeurs du genre "je connais un gars qui connait un gars qui a échangé sa Trabant contre un ticket" pour se tenir chaud, le groupe donne une unique interview à l'unique organe télévisuel de la RDA dans un canapé du Grand Hotel, l'unique hôtel luxueux (et le plus truffé de micros de surveillance) de Berlin Est :

Contre toute attente, il n'y aura pas la moindre émeute parmi tous les refoulés de la Halle ; on est bien élevé tout de même en RDA. Les vrais de vrais peuvent revivre ce concert grâce à l'infâme mais touchant enregistrement ci-dessous — en audio uniquement, car aucune captation vidéo n'a été autorisée ; côté groupe, on explique que c'est pour des raisons esthétiques, parce qu'une vidéo ne pourra jamais retranscrire l'énergie d'un live, côté journaliste, ce sont des raisons budgétaires qui sont avancées, la chaîne n'ayant selon lui pas eu les moyens d'acquérir les droits de diffusion.

Ce concert marque le début d'une série de tentatives désespérées de la part du régime est-allemand de regagner le coeur de ses ados : entre mars et juillet 1988 se succèdent ainsi Bryan Adams, Joe Cocker, James Brown et même Bruce Springsteen, qui rassemble entre 160 000 et 300 000 personnes (les multiples sources de l'internet divergent un poil) au vélodrome de Weissensee le 19 juillet et offre à toute une nation le message suivant, en allemand dans le texte : "C'est beau d'être à Berlin-Est. Je voulais vous dire que je ne suis pas ici pour ou contre un gouvernement ; je suis venu pour jouer du rock'n'roll pour les Berlinois de l'Est, dans l'espoir qu'un jour toutes les barrières seront arrachées". Aussitôt dit, presque aussitôt fait.