Comment avez-vous annoncé à Tommy votre idée d’écrire un livre sur votre histoire ?
Greg Sestero : (en français) C’était en 2010…
Tommy Wiseau : (en anglais, à Greg) Tu parles français ou anglais ? (À moi) Tu peux parler français, je comprends.
G.S : C’était en 2010 donc. Je faisais une projection à Boston. J’y ai vu tellement de gens qui avaient des questions sur le film et je me suis dit : «Tu sais, il y a trop de personnes qui en parlent, qui l’aiment et se posent des questions dessus. Ce serait une bonne idée de raconter l’histoire de sa création». Elle est si spéciale. L’histoire personnelle de Tommy est très intéressante, sans compter notre rencontre en cours de théâtre et notre déménagement à L.A. J’ai vu ça comme un film qui serait très révélateur à écrire. C’était mon but de faire ce livre avec ce parti-pris, celui du témoignage, et ensuite, d’avoir un vrai film sur le même mode.

Tommy, vous qui êtes quelqu’un de très secret, vous avez tout de suite approuvé ce projet, The Disaster Artist ?
T.W : Ouais, je lui ai dit : «Tu peux écrire un livre, je te soutiens mais juste donne-moi quelques pages à lire». Au final, il m’en a donné près de 160. À part ça, j’aime son livre : je le signe même. Je pense que c’est quelque chose d’unique, de différent et je suis sûr que les gens l’apprécient car ça raconte une amitié, la nôtre. Je le connais depuis mes cours de théâtre à San Francisco. Il y a de la passion dans tout ce que Greg fait, ce qui inclut aussi Best F(r)iends, le film qu’il a écrit et dans lequel je joue.

Ce nouveau film, Best F(r)iends, c’était un projet commun ?
G.S : J’ai écrit le scénario et un rôle pour Tommy qui peut y jouer quelque chose de différent de ce qu’il fait d’habitude. Je l’ai produit aussi. Avec Best F(r)iends, on a essayé de faire un autre film que The Room, quelque chose de vraiment différent. Avec du style.
T.W : Best F(r)iends n’a rien à voir avec The Room. Les gens ont tendance à nous demander si ce sera pareil que The Room. Je vous arrête tout de suite : ça n’a rien à voir avec The Room ! Les gens de la blogosphère présument que je n’avais pas de script pour The Room, ce qui est ridicule. Il faut avoir une vision pour créer quelque chose. C’est pareil que les écrivains… Quand on se rencontre ici et maintenant, tu peux me demander ce que tu veux. Donc tu dois avoir une vision. Aussi, tu dois avoir une vision sur l’amitié donc tu crées Best F(r)iends. Greg m’a appelé : «Hey, tu veux être dans mon film ?» J’ai hésité. Je ne l’ai pas rappelé pour dire oui tout de suite.
G.S : (en anglais) Oui, chaque film qui arrive à être réalisé est un petit peu un miracle. Spécialement celui-ci.
T.W : (À Greg) Mais tu peux parler français, je m’en fous ! Je comprends le français, tu sais !

Il y a quelque chose que je trouve assez ironique : The Disaster Artist a été adapté par James Franco, qui a joué dans un biopic sur James Dean, et vous-même êtes deux grands admirateurs de l’acteur de Rebel Without a Cause, qui est l'une de vos influences. Vous voyez cette boucle ?
T.W : Absolument.
G.S : Il y a une grosse connection.
T.W : C’est drôle parce lorsqu’on s’est rencontrés avec Greg, on avait la même passion pour James Dean. Malgré tout ce qu’on peut dire, nous n’étions pas obsédés : j’avais juste du respect, d’acteur à acteur. Sa vie était marquée par la trahison, des conflits avec son père etc… Il ne l’a jamais vu. Il était brisé, tout était brisé. A la fin, il avait découvert qu’il était adopté. Bref, quelque fut sa situation, elle était très déprimante. Ma vie était similaire à James Dean mais pas dans ma vocation à l’actorat ou dans notre vie familiale. D’ailleurs, Greg a toujours mon livre sur James Dean. (À Greg) Tu as toujours mon livre ! Hé, tu as toujours mon livre, qu’est-ce que tu en as fait ?
G.S : Je l’ai brûlé. (Rires)
T.W : (Rires) Donc James Franco m’a appelé et je n’ai pas réalisé qu’il avait joué James Dean. C’était en plus à l’époque où l’on tournait The Room. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit qu’il ait aussi de l’intérêt pour James Dean en tant qu’acteur. Donc on avait un point commun. C’est bizarre. Je l’ai dit à James : j’appelle ça le destin. Je n’aime pas citer les choses que je dis d’une certaine manière aux gens. Comme je l’ai dit hier, on ne fait pas que célébrer The Room mais on célèbre aussi l’indépendance, autrement dit la vision sur des gens qui n’ont pas pu donner la leur, tu vois ce que j’veux dire ? Certaines personnes ont le talent et la passion mais c’est difficile de se promouvoir et dire «Hey, je suis là» pour explorer le monde.

IMG 1 (1)Qu’est-ce que vous pensez du point de vue de Franco sur votre amitié dans le film ?
G.S : Il a vraiment compris l’histoire. Il s’est reconnu dans notre périple.
T.W : Premièrement, il pose les bonnes questions. Deuxièmement, il a pris le livre comme base et il a utilisé un enregistrement secret que Greg possède. Demande-lui ! James a étudié, tu sais. Je suis rattaché à lui en tant qu’acteur, comédien très exactement. Je suis passionné sur scène. C’est d’ailleurs pour ça qu’on voulait amener The Room à Broadway. Peu importe. Encore une fois, James et Dave sont des acteurs impliqués. Ils n’ont pas fait The Disaster Artist comme une parodie. Ils auraient pu ! C’était facile à faire. Il faut admirer son respect, sa passion et son dévouement. C’est mon avis. Sur Youtube, il y a des centaines de gens que j’appelle «parodistes». En 2008, je les avais défini en ce terme : parodiste = voleur, des personnes qui te pillent. Ce que je veux dire par là, c’est que n’importe qui dans le monde prend ta création, ne paie rien pour ça et met des signes autour disant «Ok, c’est mon produit et maintenant c’est une parodie donc on peut en rire.» Si tu m’envoies un mail avant disant «Je peux utiliser une ou deux minutes de The Room ?», tu sais ce que serait ma réponse ? Oui, absolument, bien sûr, car nous avons besoin de la liberté d’expression. Parodier n’est pas seulement de la liberté d’expression mais aussi du vol, si tu dis «J'emprunte ça». Non, tu voles ! Shakespeare disait la même chose : «Pourquoi tu n’utilises pas mon fils pour lequel je n’ai pas payé ?». (Si quelqu’un me retrouve la citation exacte ou la phrase approximative qui lui ressemble, je lui paie un grec, ndlr) J’ai du respect pour la parodie. (À Greg) Maintenant, on a une nouvelle expression : respect = …
G.S : Succès.

Dans le livre, il y a plusieurs citations. Certaines viennent du Talentueux Mr.Ripley, un film qui a marqué Tommy, mais d’autres viennent de Sunset Boulevard de Billy Wilder : pourquoi ce parallèle ?
G.S : C’était une grande inspiration pour moi. Sunset Boulevard a beaucoup de similitudes avec mon histoire. C’est mon récit hollywoodien favori et mon film noir préféré. Il y a vraiment des personnages à plusieurs dimensions et différents niveaux de comédie. Ça m’a vraiment inspiré durant toute l’écriture du livre.

Tommy, aviez-vous d’autres sources d’inspirations à l’écriture du scénario de The Room ? Il y a eu beaucoup de spéculations : j’ai entendu dire Tennessee Williams, votre vie…
T.W : Je suis passionné, c’est tout. Hollywood ne reconnait pas le processus créatif. Au début, beaucoup de gens à Hollywood remettaient en cause ma créativité. Jusqu’à aujourd’hui, des gens parlent de The Room comme d’un film improvisé, ce qui est faux, ridicule, comme je l’ai dit plus tôt. Certains films n’ont pas cette saveur que The Room dégage. La seule différence c’est que je suis toujours vivant. J’ai créé The Room pour que le film soit aussi fun à regarder qu’à servir de modèle : ne fait pas certaines choses d’une certaine manière, autrement tu pourrais être désolé. Je ne sais pas si c’est toi qui me l’a demandé ou quelqu’un sur la scène du Grand Rex tout à l’heure mais on m’a demandé si je savais que The Room serait un succès dès le départ. Je réponds : oui, bien sûr, absolument ! Greg était un petit peu sceptique mais il était aussi le seul acteur à me soutenir sur le tournage du film, après et durant les projections. Comme je l’ai mentionné plus tôt, les acteurs qui n’ont pas soutenu Tommy Wiseau et sa création, tous ces blogueurs en ligne, rien ne fait sens. À la fin de la journée, c’est moi qui ai le dernier rire. Personne ne nait acteur : tu dois étudier la comédie. J’ai fait l’acteur durant les 15 années passées. Lorsque j’ai décidé de faire le film, personne ne m’y a poussé : c’est moi qui l’ai choisi. J’étais une personne très stable à l’époque et je voulais montrer au monde que je pouvais le faire. IMG 2 (1)

Comment percevez-vous ce culte autour du film au cours des années ?
T.W : C’est dur à dire pour moi. (À Greg) Peut-être que tu pourrais en parler.
G.S : Oui, c’est super d’entendre la voix des gens se manifester pour le film. C’est magique de les voir s’exprimer en même temps.

Ce que je veux dire c’est qu’il y a un culte moqueur et un culte sérieux : les assumez-vous ?
T.W : Je n’ai encouragé personne 14 ans plus tôt. Comme je l’ai déjà dit, tu peux rire, tu peux te fendre la poire mais ne faiS de mal à personne. Tu peux dire ce que tu veux, je n’en ai rien à faire. Comme l’a dit Greg, certains spectateurs attaquent The Room mais avec énormément de respect pour la créativité. Il y a beaucoup de pommes pourries aux États-Unis qui disent n’importe quoi. Quand tu crées quelque chose, tu as besoin d’un plan, d’une vision. Si tu n’as pas ça, tout s’écroule comme quand tu construis une maison. The Room a des fondations solides donc ça s’écroule pas. Comme c’était dit dans le Blu-ray, le script existe, j’ai écrit un scénario donc ça fonctionne. On peut écrire un livre sur la folie de fabrication de The Room mais certains trucs ne sont pas OK. Par exemple, voler des extraits de The Room. 

J’aimerais qu’on parle de Drew Caffrey…
T.W : Oui, il était producteur exécutif sur The Room. Je n’aime pas parler des gens, tu sais. Quelle est ta question, journaliste ?

Je… je voulais simplement savoir si c’était une personne importante pour vous.
T.W : J’aime les gens mais ce n’est pas important. C’est une question personnelle et je ne veux pas en parler. Peut-être qu’il l’est, peut-être qu’il ne l’est pas, je ne sais pas.

Très bien, très bien, passons à autre chose. Pour finir, je voulais savoir : si quelqu’un à Hollywood voulait faire un remake de The Room, qui vous verriez ?
T.W : Ce serait moi.

Même si c’est Steven Spielberg qui vous dit : «Je veux filmer à ma manière le scénario de The Room» ?
T.W : Eh bien…S’il achète les droits pour le faire, peut-être qu’il pourra le faire. Mais je suis peut-être meilleur que Spielberg, tu ne crois pas ? (Je ris) Tu ris mais c’est vrai. Tu ne sais pas l’étendu de l’imagination de Tommy Wiseau. Spielberg utilise beaucoup les CGI (les effets spéciaux numériques, ndlr) : c’est un cinéma du CGI. Il utilise des effets spéciaux que tout le monde peut utiliser. J’ai vu Alien, Covenant l’année dernière et c’était vraiment ennuyeux. Ce que j’aime c’est l’animation qui me transporte car elle est authentique et en devient spectaculaire. Avec les CGI, je n’ai jamais ressenti le réel. Donc si Spielberg veut faire le remake, qu’il vienne m’en parler.

(ci-dessus un magnifique exemple d’une scène en décor naturel, sans effets spéciaux)

Crédits Photos : Panic! Cinéma 

++ The Disaster Artist, le livre, est dores et déjà disponible chez Carlotta et le film adapté par James Franco sort aujourd'hui.
++ Retrouvez tous les Blu-ray/DVD du plus mauvais film du monde, The Room, ici.