Instagram offre des multiples réjouissances au quotidien, allant d’une sélection de meufs lo-fi en crop top posant dans leur chambre aux photographes amateurs qui ne se sont toujours pas remis de l’Islande, en passant par les femmes célibataires très fans de leur chat. Dans ce cortège de lose dissimulée derrière un ironique malaise de vivre, il se passe tout de même des choses inattendues. Des fenêtres ouvertes sur un ailleurs inconnu duquel un seul hashtag nous sépare. En l’occurrence, ce type de trucs :

Après un moment initial d’étonnement contemplatif, il aurait suffi de se désabonner de cet étrange compte et de continuer la navigation dans la platitude visuelle la plus totale. Néanmoins, ces fesses «gratifiées» (pour citer l’instagrammeuse en question) ne pouvaient demeurer sans explications. À côté de ses animaux de compagnie et de ceux qui semblent être ses enfants, Sherry Kohlver publie des images de blessures causées par des pratiques sadomasochistes. Sympathisants SM ou pas, on ne peut que retenir son souffle face à cet aperçu sans filtres d’une intimité pas conventionnelle. La légende accompagnant le post offre quelques réponses. C’est un appel à l’émancipation, la revendication fière d’un mode de vie. Loin de tenir un discours érotisant, Sherry Kohlver utilise le lexique de l’empowerment (on remarquera l’usage du mot «fierté», «prise de pouvoir», «attitude positive», «absence de jugement»). Parmi les hashtags, un en particulier attire notre attention : kinkpositive.

Cette collection de fesses, dirons-nous, contusionnées, a donc un but politique, voire féministe. Normaliser le kink, habituer les yeux ennuyés des instagrammeurs à des images qui interpellent. Encourager chacun à jouir de son corps et les femmes en particulier, à assouvir leurs fantasmes de manière indépendante. La règle de la bienveillance si chère au milieu queer voudrait qu’on s’arrête là, qu’on classe l’affaire avec un «tant qu’ils sont heureux, tout va bien». Cependant, ces postérieurs posent tout un tas de questions qu’on ne saurait taire. Premièrement, quelle est l’étendue du phénomène kink positive sur Instagram ? Le simple fait du consentement et de la jouissance sans entraves justifie-t-il cette incursion impromptue dans l’intimité des gens ? Et, surtout, ces images de corps meurtris, de femmes soumises, ne seraient-elles pas en contradiction avec l’empowerment tant revendiqué ? Pourquoi diantre ces culs sont-ils apparus sur un écran qui n’avait rien demandé de la sorte, ou presque ? Instagram prend alors tout son sens : il s’agirait ici de démocratiser une différence en la partageant avec le plus grand nombre. Les sites et les applications «déviants» existent et permettent la diffusion de contenus érotiques mais aussi des rencontres. Parmi tous, on mentionnera par exemple Knki. Cependant, lassée de se cacher dans des zones obscures d’Internet, la communauté BDSM a trouvé en Instagram un moyen de sensibiliser le public. Si les photos de Sherry Kohlver laissent songeurs, le «sex positive» sur le réseau ne s’arrête pas aux images sanguinolentes. Il se présente plutôt comme une mouvance à la croisée de la pornographie, de la sexualité, de la performance et de la photographie. L’aspect artistique de ces comptes paraît être crucial tant il est revendiqué. Selon certains de ces instagrammeurs, dans l’adjectif «positive» réside une envie de transmettre, dédramatiser, éduquer et partager.

kinky.lotus, par exemple, se définit comme une «éducatrice» et «performeuse». Pour elle, la photographie pour adultes décoince le dialogue autour de la sexualité. Le succès de Cinquante nuances de Grey est la preuve que nous sommes de plus en plus ouverts à accepter nos désirs. Ne nous emballons pas tout de même, au risque de trouver une quelconque utilité scientifique à cet ouvrage. «Je pense que le kink positive montre que des notions aussi effrayantes que "sadomasochisme" ou "bondage" font partie du bien-être d’un couple consentant où les deux partenaires se font confiance», explique-t-elle. Insatisfaite du site Fetlife (référence du milieu aux USA) qu’elle considère peu pratique, elle s’est tout naturellement tournée vers Instagram. Pour elle, reléguer le kink à des sites ou applications spécialisées équivaut à encore une fois isoler une partie de la population alors que le grand public semble prêt à l’accueillir et à la comprendre.

Jesse Flanagan, avec ses 19 900 abonnés, est un spécialiste de la suspension-bondage. Ses modèles sont montrés dans une mise en scène érotique qui évite soigneusement le trash. Il ne considère pas son travail sur Instagram comme pornographique, mais plutôt comme une invitation à se familiariser avec une certaine esthétique. Dans des comptes comme celui de tied_in_the_forest, l’aspect artistique est moins immédiat. À côté de photos hautement mises en scène, d’autres paraissent moins «bon enfant». L’intérêt artistique se mêle à l’intimité de la personne, qui reconnaît en effet qu’il y a une forme d’excitation dans le fait d’exposer ces images au grand jour :  «Je le fais pour mon plaisir personnel avant tout, ça m’amuse. Je dois juste faire attention aux conséquences que cela peut avoir sur ma vie normale». Insérer les choses dans le domaine de l’art les rend réconfortantes et d’emblée claires, voire socialement acceptables. Mais la question demeure : poster des photos de corps féminins battus ne risquerait-il pas de générer quelques confusions ? kinky.lotus ne pense pas que son compte puisse véhiculer des messages encourageants des personnes malintentionnées, mais ne nie pas qu’exposer certaines images, c’est aussi prendre le risque que certains se mettent en danger : «J’encourage toujours à pratiquer le bondage et toutes les activités liées à ces pratiques de manière sûre. En effet, si quelqu’un décide d’essayer ça en se basant sur des simples photos Instagram, il se met en danger, mais je ne peux pas y faire grand-chose». Pour elle, ces questions ne se posent pas vraiment. Montrer un corps nu et authentique ne peut pas nuire à la féminité, en tout cas moins que les images léchées des magazines féminins. Le problème ne vient pas de la personne qui poste la photo mais de l’œil qui la regarde : «Le vrai problème, ce ne sont pas nos images, mais la culture du viol intrinsèque à une masculinité toxique. C’est un enjeu de société : il faut se défaire de l’idée que le corps de la femme est fait pour le plaisir de l’homme».

Face à ces comptes pour le moins insolites, la politique Instagram jongle entre acceptation et malaise. Pour rappel, le point numéro 2 des règles d’utilisation de l’application interdit les contenus violents, montrant de la nudité, de la discrimination, promouvant la haine, la pornographie ou suggérant des comportements sexuels. Comment alors les photographes du kink positive se débrouillent-ils pour que des personnes ligotées et tout compte fait assez peu vêtues, arborant des expressions extatiques, n’évoquent pas des «comportements sexuels» ? Il faut avouer que la politique du réseau social n’est pas toujours limpide. Le premier compte de kinky.lotus avait par exemple été censuré alors que Jesse Flanagan, lui, se fait un point d’honneur à respecter les conditions d'utilisation et se sert d’autres sites pour les contenus plus hardEn somme, le débat lancé par Courbet et L’origine du monde se poursuit sur Instagram et la réponse, un peu fourbe, un peu vraie, est toujours la même : «Mais c’est de l’art !». Cela ne fait pas mystère, les sujets de ces images sont principalement féminins. Comme le soulève l’activiste et journaliste Melissa A. Fabello sur Everyday Feminism, le sex positive sans analyse critique risque de rentrer en contradiction avec ses propres valeurs. L’image d’une femme subissant une violence reste une image qui, même si la femme en question est consentante, relaie une vision de la sexualité féminine liée à l’acceptation d’une soumission. En d’autres mots, ne serait-ce finalement le rêve même du patriarcat que de convaincre les femmes de se soumettre librement ? Sur Instagram, l’œil reste sur une image pendant un temps globalement inférieur à une seconde. Cette durée de visualisation permet-elle vraiment d’éveiller les consciences ? Au-delà des doutes que le kink positive sur Instagram peut susciter, il lui faut reconnaître le mérite d’initier le public à des pratiques au pouvoir libératoire en les dédramatisant. Serait-ce le début d’un grand mouvement d’empowerment du sadomasochisme ?