Il paraît que tu as commencé la musique avec une Game Boy…
Kirikoo Des (NSDOS) : La question de savoir comment lire et composer de la musique à travers des objets multimédias m’a toujours fortement intéressé. C’est d’ailleurs comme ça que j’envisage les musiques électroniques… Parce que je suis né avec un ordi entre les mains, parce que j’ai une culture noise, mais aussi parce que des outils comme la Game Boy sont très simples d’utilisation et coûtent moins chers que n’importe quel instrument. Quand j’ai commencé à trifouiller ma Game Boy, c’était donc avant tout pour des raisons économiques. Même si, je l’avoue, je kiffe les jeux vidéo et ai toujours eu envie de faire entrer cet univers dans mon processus de composition.

Est-ce que tu te définirais comme geek, toi qui a grandi avec des bouquins C++ et un père ingénieur électronicien ?
Je suis très proche de cette culture, mais je ne me définirais pas ainsi. Mon père est geek, moi je suis plus un bidouilleur. Pas seulement parce que je suis un peu plus fainéant que lui, mais parce que le geek va chercher à entrer dans la machine, alors que moi, je cherche davantage à me l’approprier de façon un peu naïve. Pour tout dire, j’étais même assez peu attiré par tout cet univers à la base ; j’étais nettement plus intéressé par l’idée de créer mes propres objets.

En procédant ainsi, tu n’as pas peur de proposer des mélodies trop complexes pour être acceptées par le grand public ?
J’ai retenu une leçon d’un bouquin que j’ai lu sur le free jazz : il faut savoir prendre possession de ses instruments, ne pas simplement en jouer comme n’importe qui pourrait le faire. Les grands free-jazzmen pensaient ainsi, et ça m’a marqué. Depuis, j’ai gardé ce précepte en tête et j’ai souhaité moi aussi comprendre le médium que j’utilisais, plutôt que de simplement en être un exécutant. J’ai besoin de connaître l’espace dans lequel va être diffusé ma musique, de comprendre l’écosystème qui se met en place lorsque ma musique se déploie afin que tout ce que je compose soit adapté à la vie. C’est ça mon but, finalement : créer un projet qui soit similaire à la vie.

J’imagine que ça doit être difficile de ne pas tomber dans une démarche trop abstraite…
L’accessibilité est alimentée par la curiosité des gens. Si tu t’y intéresses, tu ne peux que comprendre. Et puis, de toute façon, je veux avant tout faire de la musique pour des gens qui sont prêts à se prendre la tête. Un peu comme si j’acceptais l’idée de sélection naturelle qui régit notre vie et qui fait que certains spermatozoïdes donnent la vie et d’autres non… Aussi, ça se rapproche de ce que je disais à l'instant sur le free jazz : dans les années 1960, les free-jazzmen luttaient avant tout contre un système, mais leur musique n’était pas si inaccessible que ça. Moi, c’est pareil : je veux avoir une démarche un peu militante, pas dans le sens où je prônerais un message politique, mais dans le sens où j’aimerais alimenter l’intellect des gens qui m’écoutent.

Cette façon que tu as de recycler de vieux objets pour en tirer des sons particuliers, tu penses pouvoir la pérenniser ?
Je continue à le faire de temps à autre, mais je bosse désormais avec des gens qui ont les moyens de créer à la base de nouvelles technologies. Ce qui ne m’empêche pas de conserver la même réflexion, attention. Je suis toujours très intéressé à l’idée de savoir comment, si la technologie venait à disparaître, l'on pourrait continuer à produire des choses aussi pointues... Pour cela, le modèle africain est très inspirant. Là-bas, depuis des décennies, des mecs arrivent à produire des trucs de fous avec de vieux instruments. Tout simplement parce qu’ils n’ont pas l’argent pour acheter du neuf et qu’ils cherchent par conséquent d’autres moyens d’innover. 

Est-ce qu’il y a une démarche un peu écologique derrière tout ça ?
Oui, complètement ! C’est d’ailleurs ce qui a guidé mon projet Intuition en Alaska. Je me suis demandé : si jamais la fin du monde arrive, comment faire en sorte que la musique perdure ? J’avais clairement une démarche post-apocalyptique, presque dystopique même. Je voulais prouver qu’une musique sans parole peut alerter sur une situation, que l’artiste de demain peut continuer à produire de la musique électronique même s’il est privé de technologie et qu’il n’y a rien d’autre que de la nature autour de lui. Le monde tel qu’on le connaît aujourd’hui n’est pas éternel, il faut apprendre à s’adapter.

Ce projet, Intuition, a-t-il été difficile à mettre en place ?
J’ai tout fait en indépendant, même si quelques amis m’ont aidé. Je suis resté huit mois là-bas, un été et un hiver. En revanche, ça n’a pas été quelque chose de difficile. Je vivais à Berlin jusqu’alors et je commençais à avoir besoin d’autre chose, de changer d’horizon et de m’investir dans un nouveau projet. Quand j’ai pensé à celui-ci, je suis parti illico en Alaska, sans me poser de questions. Ensuite, le projet s’est construit petit à petit, presque au jour le jour, aux côtés d’une réalisatrice, d’un ingénieur qui gérait aussi le film recording et d’un designer. Bon, il a fallu s’adapter parce que tout n’était réalisable, mais ça a clairement formaté mon idée de la musique et ma façon de l’approcher. 

J’ai cru comprendre que tu prévoyais de renouveler la démarche en Indonésie…
Oui, je compte me rendre à Bali prochainement, avec un propos un peu plus affiné. Comme je te le disais, la musique électronique est une musique supposément sans message. Or, moi, je veux qu’elle véhicule quelque chose, que l’on se rende compte du mouvement des marées, que l’on écoute ma musique pour savoir si tel ou tel endroit est safe, qu’on l’écoute pour se connecter à la nature. C’est pour cela aussi que j’utilise des data récoltées par des scientifiques, et que je retranscris toutes ces données en CSV pour générer des mélodies.

C’est quoi la différence entre le fait de travailler avec des algorithmes et des notes de musique classiques ?
Honnêtement, c’est la même chose. Ça reste de la conversion d’information. Ce qui est compliqué, en revanche, c’est le design sonore : trouver l’esthétique, la forme globale de toutes ces données. Par exemple, jouer une composition de Beethoven avec six guitares, c’est possible, mais est-ce vraiment pertinent ? Qu’est-ce que cela va dire de la démarche ou apporter à l’œuvre originale ? C’est ce genre de questions que j’aime me poser. 

La deuxième partie d’Intuition vient de sortir, presque un an après la première. Pourquoi avoir scindé le projet en deux ?
C’est un problème économique. Je suis encore un jeune artiste, en autoproduction, donc c’était beaucoup moins compliqué pour moi de sortir ce projet en deux parties. Le premier vinyle sorti l’année dernière m’a permis de récupérer de l’argent, de voir comment le projet pouvait vivre, et donc de pouvoir travailler sereinement la deuxième partie plutôt que de livrer d’un coup un projet trop lourd qui m’aurait peut-être fait perdre de l’argent…

Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce rapport entre l’homme et la machine ?
Ça vient de mon père, qui a fait en sorte que l’ordinateur occupe toujours une place importante au sein de la famille. Et puis j’aime la façon dont la technologie a pris le pas sur nos habitudes. Aujourd’hui, un téléphone, c’est quasiment devenu un nouvel organe. On a fait des machines le complément idéal au corps humain… Et l’inverse est vraie également : il suffit de suivre un cours de yoga pour que l’on comprenne que le corps est une sorte de machine qu’il faut entretenir… C’est dans cette optique-là que j’évolue : je veux que ma musique soit abordée de façon positive, médicinale et spirituelle. Intuition, par exemple : c’est en m’intéressant aux machines que je suis allé en Alaska, pas parce que j’étais en quête de nature et de tranquillité.

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En gros, tu souhaites réunir l’homme, la machine et la nature au sein d’un même élément ?
C’est tout à fait ça ! Ce que je veux, c’est construire une musique techno plus organique et plus hydrique que celle qui a été créée à l’origine, où les mecs tentaient simplement de reproduire le bruit des robots dans les usines.

Est-ce aussi pour toi une façon de réinventer la pratique du clubbing ?
Je veux surtout créer une musique qui soit la B.O. de nous-mêmes, qui permette de nous célébrer et de célébrer la vie. Sur scène, j’utilise certes des visuels, mais c’est plus pour m’inscrire dans une problématique du spectacle vivant. Mon but, c’est vraiment que chacun entre en connexion avec l’autre, que les gens se regardent, dansent et qu’ils cessent d’être distraits par la queue au bar ou l’accès aux toilettes. L’idée étant bien sûr de reprendre le contrôle de la culture rave, de l’éloigner de cette société de consommation qui en trahit un peu les codes.

Combien de temps t’a-t-il fallu pour mettre en place un projet tel que Clubbing Sequence, de permettre au spectateur de devenir la matière première d’une œuvre en construction ?
Il y a au moins eu un an de réflexion là-dessus. À l’époque, comme je l'évoquais tout à l'heure, je vivais à Berlin, et c’est cette ville qui m’a poussé à être au courant des choses, que ce soit en allant au Berghain ou à des spectacles de danse. Je voyais toujours le même schéma : des gens entraient dans une boucle sans parvenir à en dériver, reproduisant systématiquement les mêmes gestes et les mêmes habitudes. Moi, je ne veux pas changer le système - je ne suis pas en guerre contre les producteurs, mais je veux simplement proposer une alternative. Le tout, avec une démarche presque anthropologique. Quand j’allais en club, c’était plus pour comprendre que pour danser.

Avec tout ça, je t’imagine passionné de science-fiction, non ? Il y a des œuvres de genre qui t’intéressent ?
Il y a TAZ de Hakim Bey, qui m’a appris à ne jamais me contenter d’un espace indéfini, qu’il faut accepter que les espaces dans lesquels nous vivons sont comme des genres de pop-ups. Il y a aussi La Russie Soviétique, à la recherche de l’homme nouveau, où l'on comprend qu’un public, ça se sculpte, qu’il faut l’éduquer et l’emmener vers d’autres horizons. Un peu comme avec les militaires qui éduquent les soldats à travers la propagande. En gros, j’aime quand il y a de l’humanité dans la science-fiction, ce qu’on oublie souvent de rappeler. Dans le recueil de science-fiction L’homme illustré, par exemple, il y a une approche nettement plus poétique que dans les bouquins d’Asimov. Et ça me plaît. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve dans le mouvement futuriste avec tous ces mecs qui sont à la fois militaires et artistes, qui sont très extrêmes mais qui osent toujours mettre cette radicalité au service du peuple et pas de l’argent.

Ton label, Standalone Complex, est nommé ainsi en référence à Ghost In The Shell. Qu’est-ce qui te plaît dans ce film ?
Si tu veux, dans Ghost In The Shell, il y a les Onze Individuels, un groupe de terroristes inspiré d’un livre écrit par un Anglais sur comment gérer le terrorisme.  En gros : comprendre comment des gens vont décider d’adhérer à une cause commune dont ils ne font pas partie initialement.  Malheureusement, «Onze Individuels», ce n’était pas terrible comme nom. J’ai donc opté pour Standalone Complex, qui est un système dans le système où des robots prennent conscience d’eux-mêmes.

Tu aimerais composer pour les besoin d’un film ou d’un documentaire ?
Il faut savoir que ma toute première composition était pour le spectacle de danse de ma prof, donc j’ai déjà eu l’occasion de tester cet exercice. Mais ça n’en reste pas moins un rêve de pouvoir composer la B.O. d’un film ou d’une pièce de théâtre. À vrai dire, j’aimerais que ma musique puisse être envisagée et diffusée dans n’importe quel espace permettant de diffuser du son. Je te l’ai dit, je veux composer la B.O. de la vie !

++ La page Facebook de NSDOS. Intuition vol.2 est disponible et en écoute sur Spotify et Deezer
++ NSDOS jouera le 30 mars à la Grande Halle de la Villette pour le Festival 100%.