Janvier 1999 - ...Baby One More Time (live au Ricki Lake Show)

1999. Un autre temps. Un temps où les modems émettaient des sons de dubstep avant de rejoindre l'internet. Un temps où Roselyne Bachelot était une femme politique avant d'être une chroniqueuse télé. Un temps où Britney Spears chantait en live. Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ont peut-être été voir sur YouTube une fois comme ça, par curiosité.

De fait, la vidéo ci-dessus est des plus précieuses. On peut y voir une Britney Spears toute pixelisée (VHS oblige) interpréter son single introductif pour la première fois à la télévision, dans l'émission de témoignages de Ricki Lake. Pour plus de perspective, c'est un peu comme si Evelyne Thomas avait invité Alizée à venir chanter Moi...Lolita sur le plateau de C'est Mon Choix : un big deal, donc. Stressée par l'enjeu de la chose, la chanteuse à peine âgée de 18 ans concentre tous ses efforts sur sa voix chevrotante. La chorégraphie, elle, est reléguée au second plan ; plus précisément durant le break à 1:55. Qu'importe : son enthousiasme désarmant prévaut sur son manque d'expérience (il faut la voir fermer les yeux en scandant "And IIII..." à 2:08) ; l'Amérique tombe sous le charme, et le reste du monde lui emboîte rapidement le pas.

Septembre 2001 - Slave 4 U (live aux MTV Video Music Awards 2001)

En 2001, Britney a d'ores et déjà recours au playback, et les rares fois où elle chante en live, c'est accompagnée de sa propre voix sur bande. Un choix qu'elle reproduit cette année-là aux MTV Video Music Awards et qui demeure compréhensible devant l'intensité de la chorégraphie, cette fois-ci bien plus exigeante. Dans un souci de se démarquer de ses clones qui pullulaient alors (de Christina Aguilera à Jessica Simpson en passant par Mandy Moore ou Willa Ford), Britney sort le grand jeu : en plus du son plus sulfureux de Slave 4 U, produit par les Neptunes, elle traverse la scène avec un python autour du cou. A l'époque, la faune exotique excite les foules : à la télévision américaine, ce sont les débuts tonitruants de Fear Factor.

Dans un entretien pour MTV, le dresseur qui a gracieusement prêté le reptile à la chanteuse le temps de la performance, se souvient : "Elle avait l'air de quelqu'un qui travaille dur, quelqu'un de très déterminé. Elle avait très peur des serpents, mais elle s'est forcée à le faire." Une Britney aux antipodes de celle d'aujourd'hui, qui déclare en 2016 que cette idée était "tellement stupide", et refuserait catégoriquement de la reproduire. De toute façon, une telle mise en scène provoquerait une levée de boucliers chez les associations de défense des animaux ; en ce sens, on pourrait supposer que la décision de Britney est simplement en phase avec son temps.

Novembre 2003 - Toxic (Concert spécial Britney Spears: In The Zone diffusé sur ABC)

Quand on est célèbre, on en veut plus, toujours plus. C'est la raison pour laquelle Britney squatte les salles de cinéma en 2002 dans Crossroads, dont elle promeut la bande-originale en live (!) pour l'occasion. C'est joli et ça part d'une bonne intention, mais trop tard : le monde a déjà intégré le fait que Britney Spears était une danseuse avant tout. Et la danse, c'est justement le thème de sa première incursion dans le domaine vidéoludique, pendant que Christina Aguilera prêtait tout bêtement ses traits aux Sims.

Plus, toujours plus, c'est aussi le leitmotiv derrière son quatrième album In The Zone, grâce auquel on commence à prendre l'ancienne star Disney au sérieux. Dessus figurent Everytime, ballade au piano écrite et composée par Britney elle-même, Touch Of My Hand, une ode au plaisir solitaire, et Toxic, sans doute le titre le plus fédérateur de sa carrière, qu'elle interprète ici dans son mini-concert pour la chaîne ABC. La performance, une fois de plus en total playback, met l'accent sur une chorégraphie travaillée au millimètre près. On peut y contempler une Britney Spears à l'apogée de son talent. Il faut la voir se mouvoir d’un pas décidé d’un bout à l’autre d'une scène circulaire semblable à une arène, poussant le vice jusqu'à simuler l'effet vocoder du break devant un ventilateur. Un sans-faute, exception faite de son haut transparent à imprimés effet "crazy tattoos" qu'elle semblerait avoir chopé sur un site de déguisements.

Cette prestation et le concert dans son ensemble marquent la fin d'une ère : une mauvaise chute sur le tournage d’un clip lui vaut douze semaines de ré-éducation et l’annulation d’une partie de sa tournée. Britney se fait ensuite discrète, n'assurant aucune promotion pour les singles tirés de son premier Best Of l'année suivante. À compter de ce moment, Britney Spears la performeuse ne sera jamais plus tout à fait la même.

Septembre 2007 - Gimme More (live aux MTV Video Music Awards 2007)

"It's Britney, bitch". Maintes fois imitée, mais jamais égalée, cette introduction légendaire au titre Gimme More était censé annoncer le retour fracassant de Britney Spears, envers et contre tous. Tout le monde a déjà entendu parler de cette prestation approximative où Britney déambule sur scène, les mouvements peu coordonnées, les yeux hagards et n'ayant même pas pris le temps de pré-enregistrer une version live pour son grand retour sur la scène médiatique. Nous sommes en 2007 et la popstar est alors au centre de toutes les attentions. "Mauvaise mère", "cokehead", "Marie-couche-toi-là" sont autant d'adjectifs employés par la presse pour la décrire. Le site Pop Culture Died In 2009, spécialisé sur la presse à scandales du milieu des années 2000, est revenu sur la semaine qui a précédé cette performance, attestant d'une Britney aux actions erratiques, parmi lesquelles l'agression brutale et gratuite d'un paparazzi par son garde du corps.

Mais rien de tout cela n'arrête MTV qui, jugeant la star apte à performer, décide de frapper un grand coup en lui proposant d'ouvrir la cérémonie de ses très attendus Video Music Awards. La suite, on la connaît. Une vidéo prise lors des répétitions dévoile pourtant une autre version de sa prestation, moins indolente, moins brouillonne, plus vivante. Hors antenne, Britney se cache avec un chapeau et des lunettes de soleil. Sur MTV, elle déboule apeurée, le visage nu, et rate son propre playback dès les premières secondes, comme si le simple fait de savoir qu'on la regarde la déstabilisait, alors qu'elle y puisait jadis sa force. L'arène dans laquelle elle était précédemment en contrôle est devenue un piège qui s'est refermé sur elle. Les gens ne sont plus là pour l'admirer, mais pour satisfaire leur curiosité : sept mois plus tôt, Britney se rasait la tête en pleine nuit dans un élan de rébellion teinté de désespoir.

Peu de temps après ce fiasco sort Blackout, un album frénétique à l'image du chaos qui règne dans sa vie au moment où elle l'enregistre. Dans un article de The Fader sur les dix ans de l'album, on apprend que Britney pouvait disparaître à tout moment pendant ses sessions en studio ou ne pas ré-enregistrer les choeurs de Keri Hilson sur Break The Ice puisque "de toute façon, on a quasiment la même voix". Souvent considéré par la critique comme le meilleur de ses albums, Blackout signale qu'à défaut d'assurer sur scène, Britney Spears vaut encore la peine d'être écoutée chez soi. De quoi conforter ses fans dans leur dévotion sans faille.

 Mai 2016 - Medley (live aux Billboard Music Awards)

L'année suivant le désastre aux VMA ne se veut guère plus rassurante quant à l'état de santé de Britney Spears. En 2008, lorsqu'une prestation de Womanizer touche à sa fin, l'idée que personne n'applaudisse après sa prestation lui traverse la tête pendant quelques dixièmes de secondes. À cet instant, son regard paniqué en dit long. Et son sourire, lui, ne revient que lorsque la salle daigne enfin la féliciter.

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Dans le medley qu'elle interprète un peu plus haut aux Billboard Music Awards juste avant de recevoir un prix pour l'ensemble de sa carrière, Britney bouge ses bras de façon mécanique et manque de se briser la nuque douze fois tant elle remue vigoureusement ses cheveux. C'est suffisant pour son label, qui brandit sa performance comme un trophée sur sa page YouTube, puisque c'est la seule que l'on peut y retrouver. Il faut s'y faire - de nos jours, Britney réserve sa voix pour ses réseaux sociaux et ses chorés les plus endiablées pour Pepsi.

Mais c'est de Britney Spears dont il est question ici. Qu'elle soit toujours parmi nous à l'heure actuelle est la preuve de la résilience dont elle a su faire preuve, et en tant que martyr des paparazzis et victime d'un énorme cirque médiatique, on occulte bien des choses chez elle. On lui pardonne la vidéo du leak de son micro en plein concert qui s’était répandue comme une traînée de poudre. On lui pardonne sa télé-réalité embarrassante mettant en scène son couple grotesque avec Kevin Federline. On lui pardonne lorsqu’elle scande "What’s up London ?" alors qu’elle est sur scène à Manchester. On lui pardonne quand elle dit adorer les gays car ils sont "quasiment des filles !" (sic) (et on va même l'honorer pour son soutien à la communauté). On lance des blagues sur sa santé mentale, avant de se retourner contre Katy Perry quand celle-ci ose une mauvaise vanne à ce sujet.

Alors finalement, pourquoi se laisser tenter par un concert de Britney Spears en 2018 ? Peut-être pour célébrer avec elle les vingt ans d'une carrière tumultueuse. Se remémorer notre jeunesse en sa compagnie. S'égosiller sur son éventail de tubes mentionnés tout au long de cet article. Se passionner pour ce qu'elle représente de plus flamboyant et d'excessif dans la culture américaine. Et peut-être pour qu'elle voie qu'on est encore là. Pour la voir, mais aussi pour qu'elle nous voie.

++ Britney Spears sera en concert au palais omnisports de Paris-Bercy à l'AccorHotels Arena les 28 et 29 août 2018.