J’ai lu que vous aviez signé sur Dead Oceans pour conquérir le marché américain. C’est si important que ça pour vous d’avoir une résonance de l’autre côté de l’Atlantique ?
Charlie Steen : On cherche juste à ne pas s’enfermer dans notre petit confort londonien où l'on connaît déjà la plupart des salles et l’univers qui s’en dégage. Les États-Unis, c’est un vrai défi pour nous. C’est l’occasion d’aller jouer dans les villes de groupes mythiques, avec un son très différent de ce que l’on peut trouver en Angleterre.

En gros, vous êtes de ces gens étranges qui ont le rêve américain ?
C’est exactement ça ! On veut en profiter à notre tour ! (Rires)

On a beaucoup comparé la musique de Shame à la façon dont Iggy Pop ou The Fall sonnaient à leurs débuts. Ce sont de vraies influences ou simplement des fantasmes de journalistes ?
Carrément ! Je dirais même que ces deux artistes ont largement contribué à poser les bases de Shame. On les a beaucoup écoutés et ils ont été de vrais modèles à suivre. Au même titre que The Birthday Party, The Beatles ou The Jesus & Mary Chain, finalement.

Pourtant, Songs Of Praise sait s’écarter de ces influences pour faire place à des intentions plus électroniques. Quelque chose que vous auriez été chercher du côté de chez Factory Records, par exemple.
Ça, ça doit venir de l’influence de Dan Foat et Nathan Boddy, nos deux producteurs. Ils viennent de la techno, mais ils sont réellement passionnés par le travail de Martin Hannett. Quand on sait que ce mec a bossé sur les albums de Joy Division et d’Happy Mondays, ce n’est pas si étonnant que toutes ces influences se retrouvent dans notre album.

On retrouve également, d’une façon ou d’une autre, l’influence de ces artistes chez une scène punk-rock spécifiquement anglaise, de HMLTD à Sleaford Mods, en passant par Duds ou Sorry.
L’important, comme tu le dis, c’est que l’on ne se copie pas les uns les autres et qu’il y ait une vraie diversité. On pourrait croire que l’on sonne tous pareil à cause du fait qu’on s’inscrit tous dans une même tendance ou un même style de musique, mais la réalité est très différente. Il suffit d’ailleurs de voir chacun de ces groupes sur scène pour le comprendre. Ça dit toute la richesse de l’Angleterre.

Pourtant, vous avez enregistré cet album à Rockfield aux Pays de Galles, non ?
Et ça te paraît paradoxal, c’est ça ? (Rires) Le truc, c’est que l’on voulait s’isoler de notre vie en Angleterre et que les Rockfield Studios constituent un lieu incroyable, près d’une ferme, au calme, hyper bien équipé et assez réputé apparemment. On ne le savait pas en y allant, mais c’est quand même là que Freddy Mercury a enregistré Bohemian Rapsody. Ce n’est pas rien quand même… Mais encore une fois, la véritable raison était de s’isoler afin de rester concentré sur l’enregistrement. On ne pouvait même pas dire de sortir dans des pubs pour boire des bières étant donné qu’ils étaient très éloignés du studio.

Cette méticulosité et ce sérieux se ressentent surtout du point de vue des textes, j’ai l’impression. Vous avez des influences littéraires précises ou pas du tout ?
Honnêtement, je pense être davantage intéressé par la personnalité d’un auteur ou d’un chanteur que par ce qu’il écrit, même si des gars comme Mark E. Smith des Fall ont été d’une très grande inspiration. Qui mieux que lui a su chanter les classes populaires anglaises, en démontrer toute la complexité dans des morceaux très poétiques, qui disent tout ?

Je sais que Acid House d’Irvine Welsh a également été important pour toi...
Avec Virginia Woolf, Irvine Welsh fait partie des auteurs qui ont changé ma vision sur la littérature. Acid House, j'ai dû le lire quand j'avais 14 ans et ça été un choc instantané. Aujourd'hui encore, ce que je recherche dans un livre, une musique ou un poème, est précisément ce que j'ai trouvé à la lecture de ce bouquin : un point de vue singulier, une aventure individuelle qui paraît impossible de retrouver aussi bien détaillée et expérimentée chez quelqu'un d'autre.

Depuis que vous êtes apparus sur la scène, les médias vous considèrent régulièrement comme un groupe politisé. C’est quelque chose qui vous convient ou ça vous frustre plus qu’autre chose ?
Je crois que tout est parti d’une chanson que nous avons écrite il y a quelques temps, Visa Vulture, qui était assez directe et brute dans sa façon de poser un regard sur la politique britannique. Le texte était très satirique, mais Songs Of Praise se veut nettement moins frontal et politique. On parle avant tout de problèmes personnels ou sociaux. Tous les textes sont un peu comme des conversations personnelles avec moi-même et avec des gens de ma génération, j’imagine aussi désabusés que moi.

Visa Vulture faisait très clairement allusion au Brexit et à la politique menée par Theresa May.
Le problème, c’est qu’elle vend le Brexit comme une solution à des problèmes bien plus profonds. Aujourd’hui, l’Angleterre est clairement divisée entre Londres et les petites villes du reste du pays au sein desquelles tentent de survivre des familles ouvrières ou autre. Pour eux, le Brexit peut presque représenter un espoir et je le comprends parfaitement. Mais je pense que cette décision ne ferait qu’encourager cette division, cette écart entre les classes sociales.

L’année dernière, vous étiez sur le plateau du Grand Journal sur Canal + et tu portais un T-shirt «Je suis Calais». Indirectement, ça fait forcément de Shame un groupe à message, tu ne crois pas ?
Sans doute, mais c’est aussi parce que beaucoup de groupes indépendants sont aujourd’hui plus intéressés par leurs ventes de disques qu’autre chose. Ils ne veulent pas diviser l’opinion, alors ils ne prennent pas position. Nous, à ce moment-là, on trouvait important d’en parler. On venait de traverser la frontière, on venait d’apercevoir ce que les politiques et les médias surnommaient la Jungle et ça nous avait choqué. C’était quelques mois après les attentats de Paris et je pensais que c’était une bonne idée de reprendre la phrase «Je suis Charlie» et de l’adapter à cette situation. Je le pense toujours, d’ailleurs. Quand tu vois toutes ces familles, désespérées, vivant dans des conditions horribles, tu ne peux que réagir. C’est un sentiment humain. D’autant que ces personnes n’ont rien fait de mal. Ce ne sont pas des criminels, ni des gens non éduqués, c’est juste qu’ils vivent dans des pays plus difficiles que les nôtres et qu’ils appellent à l’aide. C’est peut-être ce genre de propos qui, au fond, fait passer Shame pour un groupe politique, non ? (Rires). Tant pis après tout, il faut aussi profiter de notre mise en lumière pour parler de ce genre de problèmes.

Au point d’appeler chacun à prendre ses responsabilités, de devenir une sorte de porte-voix ?
Je n’aimerais pas avoir cette responsabilité, mais il est important que notre génération prenne conscience de tous ces problèmes et s’engage de façon plus ou moins frontale pour défendre les causes des plus démunis. Ce sera toujours beaucoup plus productif que de vouloir à tout prix signer sur une major, vendre ses T-shirts à 25 balles en concert et jouer les rebelles en balançant de la bière sur scène.

Tu penses que notre génération fait preuve d’un certain narcissisme ? Je te pose la question car Gold Hole parle justement de ça.
Oui, bien sûr ! Beaucoup de personnes pensent avant tout à leur image, à ce qu’ils vont renvoyer d’eux sur les réseaux sociaux et passent très vite à autre chose. Ils vont être affectés par un événement, ça va durer quelques jours et un autre événement les affectera. Ça pourra être en bien ou en mal, mais le fait est qu’ils n’auront pas tenté de faire quoi que ce soit pour changer la situation.

Pour le clip de Gold Hole, vous avez fait appel à Mica Levi. Pourquoi elle ?
Elle est venue à l'un de nos concerts il y a quelques temps, on a parlé après le show et on a décidé de collaborer ensemble. Tout s’est fait de façon assez simple, comme souvent dans ce milieu. C’est une personne talentueuse avec qui le courant est bien passé. On n’avait aucune raison de ne pas faire quelque chose ensemble. Et puis on voulait illustrer visuellement Gold Hole afin de favoriser la diffusion de son message. Mica Levi était parfaite pour ça, dans le sens où elle se fiche de la hype ou de l’argent qu’un projet peut lui rapporter. Elle bosse sincèrement par amour de la musique.

Ce ne sera pas trop dur d’enregistrer un deuxième album, sachant que vous allez désormais passer beaucoup de temps sur la route, sur scène, et donc assez loin des réalités quotidiennes ?
Oh, tu sais, on traîne Songs Of Praise depuis plusieurs années et il a été pas mal pensé pendant les tournées également. C’est vrai que le rythme est assez intense. Entre les balances, les longs trajets, les rencontres et les nuits à l’hôtel, il faut savoir s’aménager du temps pour ne pas tomber dans la routine et entretenir l’imaginaire. Mais j’ai confiance. De toute façon, on a quand même peu de chances de devenir d’immenses stars avec cet album !

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Bandcamp de Shame. Sorti le 12 janvier dernier chez Dead Oceans, leur premier album, Songs of Praise, est disponible ici et est en écoute intégrale sur Deezer.