«Woodcock» : pourquoi avoir nommé le protagoniste de votre film «bite en bois» ?
Paul Thomas Anderson : Je pense que c’est marrant. Daniel l’a nommé Woodcock : c’était son choix. Je pensais que c’était très drôle.

Parce que lorsqu’on commence le film, on voit le nom et se demande si l’on est pas dans un film de Will Ferrell.
Oh ! Écoutez, Will Ferrell est l’un de mes comédiens préférés. (Pause) C’est marrant parce que, plus tôt aujourd’hui, j’ai pensé la même chose sur Daniel. Tout le monde se dit qu’on fait des films sérieux, mais je n’ai jamais pensé qu’on était si sérieux que ça. Les gens pensent que Daniel Day-Lewis est très sérieux mais ils ne réalisent pas à quel point il est drôle. Peut-être parce qu’il est intimidant. Je pense d’ailleurs que sa performance dans le film est très drôle.

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Vicky Krieps est extraordinaire dans le film : jouer en face d'un acteur tel que lui est une performance en soi. Êtiez-vous nerveux de ne pas trouver la bonne interprète pour le rôle ?
J’ai tourné sept à huit mois avec Vicky et on a eu une relation de travail très confortable. C’est sûr que le premier jour avec Daniel, je devine qu’elle ne voulait pas se rater. Mais Vicky est tellement géniale et pleine de confiance, même si elle pouvait paraître mal à l’aise au cours d’une scène. En ce qui concerne mon inquiétude, on a fait beaucoup de prises parce que parfois, il le fallait pour que le tournage avance : dans les scènes en extérieur, le vent se levait ou le soleil se couchait donc il fallait aller vite. Avec tous ces éléments qui entrent en collision avec la réalisation de votre film, vous ne pouvez plus vous permettre d’être aussi nerveux. D’instinct, j’ai su que Vicky allait être une actrice géniale et une partenaire formidable. Après quelques dîners et petit-déjeuners, j’ai su que non seulement elle serait une actrice parfaite mais aussi une partenaire solide sur ce film. Elle a auditionné brièvement avec Daniel et elle fut excellente. Je sais d’instinct lorsque quelqu’un est bon pour un rôle. Je le sens et après, je passe quelques jours à me convaincre que c’est trop beau pour être vrai jusqu’à ce que je l’admette à moi-même. Le but est que je sois sûr de moi, pas que je me questionne à chaque choix ou sentiment sur quelqu’un. J’ai eu des situations dans le passé où nous avions pris un acteur qui n’était pas mon choix et malheureusement, ça n’a pas marché. Ce type d’expérience te rend un peu timide avec le temps. Mais, tu sais, c’est un peu comme dans une relation amoureuse. Tu te dis «c’est la seule, c’est l’unique» et deux semaines plus tard, tu te rends compte que non, elle est folle. 

Un peu comme dans le film.
(Rires) C’est plus grave dans le film. 

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Dans tous vos films, on a l’impression que vous parlez de différentes périodes de votre vie. Est-ce que Phantom Thread s’inspire de votre vie et parle de la manière dont vous créez ?
Non. J’ai un sens de l’humour : je ne pense pas que Reynolds Woodcock en ait un. Je ne pense pas qu’il rirait sur lui-même. Les gens avec qui je travaille vous le diront, même si je crois qu’on prend notre travail très au sérieux. On travaille sérieusement mais sans se prendre au sérieux ! Avec Daniel, il nous arrive de nous engueuler des journées entières. Ce qui se passe sur le plateau quand quelqu’un perd son sang-froid, c’est que les gens lui disent «OK Reynolds», et ça voudra dire qu’il faut qu'il arrête d’agir comme Reynolds. Genre «Tu es trop Reynolds». Je peux dire ça à mes enfants ou à ma femme, à tout le monde en fait ! Même eux peuvent me le dire. Je pense qu’on a tous une tendance à être comme ça : très capricieux, très excentriques et très fous. Heureusement, personne ne l’est tous les jours, tout le temps.

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Je sens que l’un de vos grands thèmes est la manipulation, avec un duo au milieu à chaque fois : Plainview et Sunday, Freddie Quell et Lancaster Dodd et ici, Alma et Reynolds. Pensez-vous pouvoir décliner cette idée dans d’autres oeuvres ?
C’est marrant parce que c’est devenu un thème qu’on a trop exploité, à mon avis. Je pense avoir besoin d’avancer. J’ai besoin de faire quelque chose de nouveau, mais j’y reviens toujours. C’est dynamique quand vous avez cette idée : «Tu es mon mentor, tu es en charge de moi et nous allons voir jusqu’à quand cela peut durer avant que je revienne vers toi pour te défier». C’est un peu une extension de la relation père-fils ou mère-fille : le moment où le fils doit devenir plus fort que le père. Ce n’est pas une habitude que j’ai prise mais j’ai besoin d’y retourner. Avec Phantom Thread, ça parle de la relation homme-femme et de comment une femme laisse un homme lui donner le contrôle apparent de son intime. C’est une thématique très commune. Le film s’arrête sur une sorte de happy end, mais je ne verrai pas une suite. Vous imaginez ? Ça ne ferait qu’empirer entre Alma et Reynolds et ils se battraient constamment.

C’est la première fois que vous êtes le directeur de la photographie sur votre propre film : pourquoi ce besoin ?
Cela semblait possible de le faire grâce à l’équipe avec laquelle je travaillais. L’échelle du film le permettait. Je pense que si le format du film avait été plus large, j’aurais demandé à quelqu’un d’autre son expertise. Mais je crois qu’avec l’équipe avec laquelle j’avais déjà travaillé sur des projets plus petits, j’ai pu faire quelque chose que je rêvais de réaliser depuis très longtemps. C’est quelque chose que je voulais créer avec ces gens en particulier. C’était un acte d’humilité, une manière de se confronter à sa peur, de se dépasser et de dire : «Très bien, est-ce qu’on peut faire ça maintenant ?». Je pense qu’on l’a fait et qu’il s’agit d’un très bon travail final. Je suis fier de la tournure que les choses ont prises. En revanche, je ne sais pas si je le referai, je n’en suis pas sûr.

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En tant que réalisateur sur un plateau, contre quoi deviez-vous vous battre le plus souvent ?
Vous devez forcer tout le monde à vous écouter. Vous avez besoin que l’ambiance soit saine et que l’équipe fonctionne comme une famille. Tout le monde a le droit de voter, de s’exprimer et à la fin, je décide. Après, tout le monde n’a pas son mot à dire parce que sinon, ce serait juste impossible à tenir. Il ne doit y avoir que certaines voix fortes qui sortent de la foule pour éviter la cacophonie. C’est drôle, je ne me souviens pas d’une très forte mésentente du style «Ce canapé doit être blanc, non il doit être noir»... Mais de temps à autre, il faut choisir ce qu’il y a de mieux à travers plusieurs idées, et ça peut être dur. Il faut que ça ne soit pas dictatorial, mais quand même un peu ! Je me rappelle d’une fois, il y a très longtemps, où j’avais dit : «Faisons juste un vote pour savoir ce qu’on fera plus tard». Un membre de mon équipe m’avait répondu : «Je ne veux pas faire ça, je veux qu’on me dise quoi faire».

Je voudrais parler un peu de la musique avec Jonny Greenwood. Vous travaillez ensemble depuis There Will Be Blood et maintenant, il est impossible de séparer ses compositions de vos films. Est-ce qu’il est devenu un peu votre Ennio Morricone ?
C’est gentil. Écoutez, c’est super ! (Pause) Steven Spielberg a aussi John Williams. J’ai toujours aimé cela. J’ai toujours aimé l’idée que le son d’une musique soit complètement relié au souvenir du film. Je suis très heureux d’avoir Jonny et de travailler avec lui. C’est une relation très étroite que nous avons. Nous sommes co-dépendants. Je me souviens de quand j’étais en train de lire le scénario, assis à la table de sa cuisine. On l’a ouvert ensemble et on a dit : «Allez, on va aller de cette page à cette page et on va s’arrêter». On a continué comme cela et petit à petit, je me suis dit : «Mais c’est une putain de comédie musicale !». Je me souviens tellement avoir imaginé le film de manière musicale... Les passages sans musique étaient du coup prévus pour être des moments où l’on se dirait que quelque chose de désagréable va se passer. Dans certaines scènes de repas où il n’y a pas un mot, pas de paroles, le spectateur est censé se dire «Oh mon Dieu, quelqu’un va mourir !». D'ailleurs, on va jouer une version live de la B.O. de Phantom Thread à Londres demain. C’est génial : Jonny est en train de répéter maintenant et il se tient prêt pour demain soir. La musique sera aussi jouée à Rotterdam vendredi soir (le 2 février au moment de l’interview, ndlr), à New-York et à L.A. un peu plus tard. On a essayé de le faire à Paris mais ça n’a pas pu se concrétiser. C’était pour des raisons logistiques et d’argent. Il y avait un risque que ce soit trop cher de jouer ici et personne n’a voulu prendre le risque, ce qui est chiant. Je pense que c’est une erreur et j’en suis triste. 

++ Phantom Thread de Paul Thomas Anderson sort aujourd’hui en salles.