On ne va pas se mentir : les remakes, en général, c'est à chier. Alors quand Travis Scott et Quavo de Migos balancent fin décembre un album-collab' avec des visuels copiés/collés sur Las Vegas Parano, on pourrait facilement gueuler au scandale et redouter le viol du cadavre de Hunter S. Thompson. Sauf que sur la pochette de Huncho Jack, Jack Huncho – le nom du projet en question –, on trouve une signature loin d’être anonyme pour les fans du légendaire journaliste américain : Ralph Steadman, l’illustrateur de Fear and Loathing in Las Vegas (Las Vegas Parano pour la traduction bleu-blanc-rouge du roman). Avec son humour flingué et ses «gribouillages dégueulasses» comme les appelait Thompson, le dessinateur a forgé l’histoire du gonzo : du journalisme dopé à l’autodérision et aux psychotropes, où le reporter participe autant à l’histoire qu’il la raconte, en analysant d’une manière aussi vénère que nécessaire la réalité, comme il la vit personnellement et non comme la neutralité déontologique voudrait qu’elle soit. Bordel de bite, mais alors quel foutu rapport avec Travis Scott et Quavo ? Eh bien, sans étaler une analyse comparée sur 26 sous-parties, les points communs ne manquent pas.

- D’abord les pseudos. Dans le bouquin, Thompson aka Raoul Duke fonce à Vegas pour chasser les cadavres déjà bien putréfiés du rêve américain et des années 60, avec son compagnon de route Oscar Zeta Acosta aka Dr. Gonzo. Dans l’album, Travis Scott prend le nom de Cactus Jack, et Quavo celui de Huncho.
- Sans trop de surprise, la pochette des rappeurs «repique» évidemment un paquet d’éléments graphiques à Fear and Loathing.
- Si, dans le livre, les compères débarquent dans la cité du vice avec «deux sacs bourrés d’herbe, 75 plaquettes de mescaline, 5 feuilles complètes d’acide en buvards, une salière à moitié pleine de cocaïne, une galaxie multicolore de remontants, sédatifs, hilarants, larmoyants, criants, en plus une bouteille de téquila, une bouteille de rhum, une caisse de bière, un demi-litre d’éther pur, et deux douzaines de poppers», les deux rappeurs s’enfilent eux aussi des kilotonnes de produits. Rien d’inhabituel dans l’absolu pour de la trap ou du cloud rap, mais disons quand même qu’un bon tiers des lyrics parlent de drogue (sorry, on n’a pas décompté mesure par mesure).
- Et alors que Thompson décrit en détail les effets du matos qu’il inhale, gobe ou se fourre dans le pif, l’album cherche aussi à donner par ses productions un délire vaguement psyché, souligné un peu à la truelle avec des boucles hypnotiques et des méga-effets de reverb sur les voix de Travis et Quavo.
- En vrac, pour le reste : on retrouve dans les deux œuvres le sentiment de parano, la haine de l’uniforme, l’amour des armes à feu et un penchant partagé pour les crissements de pneus (notamment quand Quavo raconte qu’il quitte le parking de son supermarché en driftant).


Qu’on se le dise, l’album reste musicalement loin d’être fou, et notre comparaison tirée par les veuch' ne tient pas une seconde sur le fond. Mais alors, qu’est allé faire un génie comme Ralph Steadman là-dedans ?

Comment Travis Scott et Quavo vous ont-ils convaincu de bosser avec eux ?
Ralph Steadman : 
C’est eux, ou leur équipe de management, qui ont pris contact. C'était intriguant, donc j'en ai parlé avec une poignée d'amis qui connaissaient bien cette partie de l'industrie musicale. Avec Travis Scott et Quavo, on s'est d’abord vu en ligne, puis on s'est organisé un coup de fil. J'ai dû patienter une bonne heure avant de pouvoir leur parler. En attendant, j'ai eu le temps d'écrire deux poèmes sur mon carnet. Un petit carnet que je transporte d'habitude toujours avec moi, mais je l'ai complètement perdu depuis, impossible de le retrouver… Pour la pochette de l’album, j'ai envoyé tous les éléments séparément : leur portrait, les titres, l'arrière-plan. Puis, ils ont assemblé l’ensemble de leur côté. Je suis heureux qu'ils aient tout aimé.

La pochette en question ressemble vachement aux illustrations de Fear and Loathing in Las Vegas. C’était une demande spécifique de la part de Travis et Quavo ?
Eh bien, évidemment sur la pochette on retrouve le cactus, les chauves-souris, et le paysage gonzo. C'est assez similaire à ce que j'ai dessiné à l'époque. En fait, ils adoraient vraiment mes dessins de Fear and Loathing, et ils voulaient garder cette espèce de vibe. Ils avaient des demandes assez précises, surtout pour le paysage. Travis m'a envoyé beaucoup de références tirées de Fear and Loathing, mais aussi d’autres choses, quelques illustrations que j’avais réalisées pour La Ferme des animaux (dans une réédition spéciale publiée pour le 50ème anniversaire du bouquin de George Orwell, en 1995, ndlr), et enfin quelques photos d'eux. Je me suis principalement concentré sur l'une d'entre elles, où ils se tenaient tous les deux debout, ensemble.


Qu’est-ce qui change vraiment entre dessiner Raoul Duke et le Dr. Gonzo, avec deux rappeurs comme Travis et Quavo ?
Peut-être que les portraits sont moins réalistes… Et contrairement à Fear and Loathing, où tout était en noir et blanc, il y a de la couleur sur les illustrations de l'album.

On peut encore parler de gonzo avec un album comme ça ? Embarque-t-on toujours dans une «équipée sauvage au cœur du rêve américain», ou plus vraiment ?
Travis et Quavo voulaient vraiment retrouver le même feeling que dans Fear and Loathing, quelque chose de gonzo. C'est flatteur de voir des jeunes mecs cools aimer ça, au point d'être influencés. Mais je suppose qu'à l'époque où j’ai dessiné les illustrations pour le livre, c'était un territoire inconnu pour moi. On était en train de créer le gonzo. Maintenant, les gens demandent des choses dans un «style» gonzo, et ils savent déjà ce qu'ils veulent.

Quand on écoute Travis Scott, Migos ou même cet album, on entend un paquet de références à la consommation de drogue, avec des trucs en tout genre : MDMA, weed, codéine, cocaïne... Au final, j’ai presque l’impression qu’il y a autant de drogues dans leurs sons que dans les bouquins de Hunter S. Thompson.
Je ne crois pas vraiment pouvoir répondre là-dessus.

Rien à voir : je présume que vous n’avez pas l’habitude d’écouter beaucoup de rap, non ? Du coup, qu’avez-vous pensé de l’album quand vous l’avez écouté ?
C’est différent de la cinquième de Beethoven, c’est sûr ! Ça joue avec les mots, c'est très dynamique et organique.

Entre les années 60 ou 70 et notre époque, la culture de la jeunesse a bien changé. Comment voyez-vous tout ça, aujourd’hui ?
De nos jours, la culture des jeunes est partout. Tu ne peux pas y échapper. Aujourd'hui, je pense qu'on est piégé à l'intérieur d'une communauté électronique. Parfois, c'est juste sympa d'entendre un oiseau chanter et le vent dans les arbres.

Et pensez-vous qu’un projet comme Huncho Jack, Jack Huncho peut d’une manière ou d’une autre pousser la nouvelle génération à s’intéresser à Fear and Loathing, au gonzo et à Hunter S. Thompson ?
Oui, ça j'en suis assez certain.

++ Publié en 1971, Las Vegas Parano est disponible ici. Sorti en décembre 2017, Huncho Jack, Jack Huncho est disponible là. Sinon, vous pouvez toujours acheter des jolis gribouillis dégueulasses à Ralph Steadman sur ses sites officiels ici et .