En critiquant les chômeurs «qui partent en vacances aux Bahamas», Damien Adam avait suscité un tollé en novembre dernier. Le député En Marche avait dû s'excuser platement et tout le monde en avait conclu que non, tout ça n'est que fantasme et que de toute façon, les riches fraudent beaucoup plus.

Les riches fraudent plus, et même beaucoup, beaucoup plus. Mais il n'est pas inintéressant d'aller parler avec ces chômeurs du bout du monde, dont l'existence est niée parce qu'ils remettent en question tout notre système d'indemnisation chômage. Pourtant, ils sont bien là, présents dans tous les hostels d'Amérique du Sud et d'Asie du Sud-Est.

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Si le niveau de vie aux Bahamas semble hors de portée pour un chômeur français, vivre au Mexique, en Thaïlande ou au Pérou est tout à fait jouable. Reste à slalomer entre les rendez-vous Pôle Emploi, le cauchemar des chercheurs d'emploi qui n'en cherchent pas. 

«Après, c'est au petit bonheur la chance…»
Louise*, 31 ans, est au chômage depuis un an et demi. Elle en a profité pour passer trois mois au Costa Rica et au Pérou l'année dernière. Après un retour en France et au travail, elle est repartie pour une durée indéterminée cet hiver au Mexique. Sans aucun souci.

«Quand j'avais des rendez-vous Pôle Emploi, j'utilisais cette astuce : quand tu es chômeur, tu as le droit à 35 jours de vacances. Il suffit donc de poser 3-4 jours de vacances pendant ce rendez-vous, et ça repousse automatiquement le rendez-vous. Après, c'est au petit bonheur la chance ; ça peut te le repousser à la semaine suivante (et là t'es mal si t'es au Mexique), ou à dans six mois si ton conseiller est débordé.»

Emma*, 28 ans, est chômeuse depuis quinze mois. Elle a travaillé pendant plusieurs années à Paris, rencontrant le succès mais une certaine lassitude, et profite de ses allocations pour voyager et découvrir le maximum de pays : Mexique, Cuba, États-Unis, Espagne ou Allemagne. Elle aussi a croisé nombre de chômeurs français sur son chemin : «Quand on voyage, on se rend compte qu'on n'est vraiment pas tout seul à avoir trouvé cette combine alléchante : un salaire tous les mois en faisant un tour du monde ou pour s'installer dans une autre ville, qui dirait non ?!».

Le tour du monde payé par Pôle Emploi
Emma a bien conscience de profiter des faiblesses structurelles de Pôle Emploi : «Ils n'arrivent même pas à nous encadrer sur nos projets professionnels, je ne vois pas comment ils pourraient repérer qu'on est à l'autre bout du monde». Pour s'actualiser sur le site de Pôle Emploi, elle utilise un VPN, donnant ainsi l'impression que son adresse IP est en France. D'autres demandent à leurs parents de les actualiser à leur place. Il faut juste faire attention à ce que papa ne fasse pas la bourde de répondre à un mail de Pôle Emploi depuis son adresse perso (true story).

Avec un peu de chance, il semble bien possible de faire le tour du monde tout en étant payé par Pôle Emploi. Et il serait absurde de nier que beaucoup y pensent. 

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La culpabilité est souvent présente, au moins au début de l'aventure, pour ces chômeurs des tropiques : «J'ai hésité avant de franchir le cap de prendre un billet d'avion à l'autre bout de la terre, raconte Emma, et je culpabilisais de toucher cet argent, mais on m'a souvent déculpabilisée en me disant que cet argent, je l'avais mérité après "mes dures années parisiennes" et que ce serait dommage de m'en priver.»

Crise de la trentaine
Les chômeurs en voyage voient leur périple à la fois comme une compensation méritée de leurs années de travail mais aussi comme un indispensable moment de formation personnelle, une forme de post-Erasmus : «Je trouve ça intéressant de pouvoir se faire un break de vie, explique Emma, d'avoir la chance de faire le point sur nos envies, de développer une langue, de se faire des contacts, de gérer un budget autrement, de s'enrichir culturellement. Pour certains, ça permet de revenir en France avec un réel projet».

Ce chômage-backpacking est symptomatique d'une génération, celle des 25-35 ans, pour qui le CDI n'est plus du tout un objectif de vie. Tout du moins, le CDI fut un objectif de vie. Au sortir des études. Avant que le quotidien des jobs à la con ne fasse ravaler les ambitions professionnelles et se rendre compte que le bonheur réside définitivement ailleurs.

«J'ai fait un peu ma crise de la trentaine, confesse Louise. J'étais arrivée à mes 30 ans, j'avais bien réussi dans la vie mais j'ai remis plein de choses en question, notamment le système dans lequel je vivais. Le voyage s'est imposé comme une solution.»

«J'ai cotisé, j'ai le droit d'être indemnisé»
Pour beaucoup, cette fraude n'en est pas vraiment une. L'argent du chômage est un dû et il vaut mieux en profiter avant que tout le système social français ne s'effondre. Pour la première génération qui n'est pas sûre de pouvoir toucher un jour sa retraite, le chômage sous les tropiques est un moyen comme un autre de toucher une minime partie du gâteau que se partagent les baby-boomers.

Louise refuse de culpabiliser. Et repousse les propos de Macron qui veut en finir avec «un système assurantiel où chacun se dit : 'J'ai cotisé, j'ai droit à être indemnisé'» :

«Je ne me sens pas comme une voleuse. Pour moi, c'est un dû ; j'ai cotisé pendant six ans, en travaillant dur, avec des horaires difficiles. Au début, je me sentais un peu coupable de toucher le chômage comme ça, et puis maintenant, plus du tout. Je me dis que je ne toucherai sans doute jamais ma retraite donc je peux bien en profiter pendant quelques mois. Je sais bien que c'est un peu égoïste, je tire sur la corde d'un système qui est en train de s'effondrer. Mais merde, quoi.»

Le revenu universel avant l'heure
Les chômeurs du bout du monde appliquent d'une certaine manière le revenu universel avant qu'il ne soit mis en oeuvre. Dans son programme pour la primaire PS, Benoît Hamon défendait cette formation continue de la vie :

«Pour redonner sens [à notre modèle social], il y a urgence à repenser le travail et la place que nous souhaitons lui accorder dans notre vie. Nous ne pouvons plus accepter que des milliers de Français soient contraints de sacrifier leur santé physique et mentale pour des emplois précaires et éreintants. Une transition est nécessaire, et l’ambition est grande. Demain, nos concitoyens pourraient être libérés de la précarité subie, et choisir, au contraire, leurs mobilités. Demain, toutes les formes de travail ayant une utilité économique et sociale seraient reconnus et valorisés, au delà du seul travail salarié ou rémunéré. Demain, la valeur d’un individu et son droit à la dignité ne seraient plus indexés sur sa contribution au PIB.»

Une goutte par rapport à l'évasion fiscale
Sur les groupes Facebook de backpackers, le sujet des allocations Pôle Emploi est l'éternel point Godwin. Il suscite toujours une violente guerre des pouces entre ceux qui défendent le droit de partir en voyage ainsi et ceux qui estiment que c'est une intolérable fraude.

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Ce mec (en rouge) pourraît rédiger le programme économique de Benoît Hamon.

Le montant de la fraude à Pôle emploi s’éleverait à 178,1 millions d’euros en 2016. Ce qui ne représente que 0,5% des allocations chômage. Sur les 270.000 contrôles menés depuis 2015, on compte seulement 14% de radiés. 86% des chômeurs contrôlés étaient donc en règle (ou avaient une bonne excuse). À mettre en relation avec les 60 milliards d'euros que coûte l'évasion fiscale.

De toute évidence, il serait plus rentable de faire revenir en France Apple et Google plutôt que Louise, Emma et tous ces jeunes Français en formation continue sous le soleil.

* Les prénoms ont été changés. Cette fraude est effectuée par des professionnels, ne tentez pas de la refaire chez vous.