Peux-tu nous parler un peu de ton enfance ? C’était comment de rencontrer Judy Garland, Frank Sinatra ou les Marx Brothers ?
John Altman : J'ai eu la chance de grandir dans un milieu très musical. Quatre de mes oncles avaient des groupes. L'un d'eux était Sid Phillips, connu pour avoir arrangé certains albums de The Ambrose Band (un orchestre des années 30, ndlr) et pour être devenu l'un des meilleurs clarinettiste d'Angleterre. Le plus jeune frère de ma mère, en plus d'être chef d'orchestre au London Palladium, travaillait aussi avec Sinatra, Judy Garland et Nat King Cole. C'est comme ça que j'ai eu l'occasion de rencontrer tous ces gens, mais aussi de développer très tôt des goûts musicaux un peu plus sophistiqués que les autres gamins de mon âge. Quand ton professeur, à sept ans, te demande de ramener un disque à l'école et que tu arrives avec Texas Shuffle de Count Basie, tu peux imaginer que c’est quelque chose d’assez peu ordinaire.

Tu gardes quoi comme souvenir de ton enfance ?
Disons que ce n’était pas toujours facile. J’ai commencé à composer à sept ans, puis j’ai très vite donné des concerts et autres représentations. J’adorais ça, mais ça m’a empêché de faire ce que les enfants de mon âge font normalement. Je ne pouvais pas jouer au football, au baseball, je n’avais pas les mêmes activités. J’ai fait un peu de cricket, mais j’ai dû arrêter à cause des concerts, des répétitions et des leçons à apprendre.

 Ce qui est dingue, c’est que tu étais toujours à l’université quand tu as commencé à travailler en studio avec Fleetwood Mac et Nico…
Les gens avec qui je parle ont tendance à croire que tout a été facile pour moi, que j’ai constamment été poussé dans cette voie. C’est faux. Mon environnement familial a bien entendu influencé mon choix et favorisé mon apprentissage, mais tout ce que j’ai construit, je l’ai fait tout seul. Adolescent, j’ai voyagé en Italie et en Espagne pour parfaire mon apprentissage, j’ai collaboré avec des groupes qui étaient plus âgés que moi, etc.  À 16 ans, j’avais donc déjà une belle expérience, et j’avais la chance de comprendre les structures musicales. Aussi, j’avais la chance de fréquenter le Speakeasy (célèbre club londonien, situé près d’Oxford Circus, ndlr) et d’y jouer régulièrement sur scène. C’est là que j’ai rencontré des gars comme Jimi Hendrix, John Lennon ou Cream, qui fréquentaient l’endroit également. À l’époque, on ne pouvait pas se douter que tous ces gens deviendraient aussi légendaires, alors je suis allé voir certains d’entre eux et, comme j’avais l’avantage d’être l’un des rares à savoir jouer du saxophone et à pouvoir arranger différents genres de morceaux, j’ai commencé à travailler avec des artistes comme Fleetwood Mac, Jimi Hendrix et Nico en studio.

Par la suite, tu as travaillé avec Bob Marley, Van Morrison, Nick Drake ou Björk. Tu as conscience de ta chance, j’espère ?
(Rires) Maintenant, oui ! À l ‘époque, j’avais simplement l’impression de travailler avec des amis, de m’amuser. Comme je le disais, je ne me rendais pas compte de ce qu’ils pourraient devenir.

Est-ce qu’il y a une différence entre le fait de travailler avec des rockeurs et des jazzmen ?
C’est un contraste intéressant, en effet. Mais l’idée, c’est simplement de servir le musicien. J’ai eu la chance de jouer avec Muddy Waters et j’ai eu l’impression que mon saxophone ne collait pas à sa musique, que ce que je faisais n’avait pas sa place sur de tels morceaux. Ça m’a servi de leçon. Depuis, j’ai compris ce que beaucoup de musiciens de ma génération n’ont pas réussi à saisir, à savoir qu’il ne faut pas chercher à mettre des sonorités jazz dans un morceau country ou soul. Il faut respecter l’authenticité de ces musiques et les servir de la meilleure façon possible.

Parmi tous les artistes avec lesquels tu as travaillé, lequel était le plus névrosé ? Le plus acharné en studio ?
Ça va peut-être en surprendre plus d’un, mais George Michael est l’un des musiciens les plus perfectionnistes que j’ai rencontrés. Tout était très calculé chez lui, il savait à quoi devaient ressembler ses morceaux. Van Morrison et Diana Ross étaient également dans ce genre d’attitude, mais ça n’a jamais été difficile de travailler avec eux. À partir du moment où tu comprends où ils veulent en venir, il n’y a aucun souci.

Tu n’as jamais regretté d’avoir travaillé avec un artiste en particulier ?
Honnêtement, non. Je n’ai aucun regret. Peut-être parce que j’ai eu la chance de travailler avec des musiciens que j’adorais, comme Quincy Jones, l’un de mes héros. En revanche, j’aurais aimé travaillé avec Stevie Wonder. Ça été plusieurs fois évoqué, on s’est rencontrés, on en a parlé, mais ça ne s’est jamais fait, malheureusement.

Avec le recul, est-ce qu’il y a un instant dans ta carrière qui te semble avoir été plus important qu’un autre ?
Je me suis souvent posé la question, mais j’en suis arrivé à la conclusion que tout a été essentiel. Je ne pense pas avoir pris de mauvaises décisions durant toutes ces années. J’ai collaboré avec les artistes que j’aimais, j’ai travaillé pour Top of the Pops, j’ai participé aux arrangements de bandes originales devenues mythiques… Que demander de plus ?

Amy-Winehouse21Tu as aussi été très proche d’Amy Winehouse. J’ai même lu que tu te considérais comme son mentor…
Non, ce sont certains médias qui ont prétendu ça. Personnellement, j’ai toujours mis en avant notre collaboration et le fait qu’elle venait régulièrement me demander des conseils sur sa musique et sur les arrangements, mais ça n’allait pas plus loin. Elle était encore jeune lorsque je l’ai rencontrée, elle avait besoin d’être rassurée, mais je ne gérais pas sa carrière.

C’était comment de travailler avec elle ? 
C’était très intéressant. Elle était toujours à l’écoute de mes conseils ou de ceux avec qui elle travaillait. Tu sais, c’était une passionnée de musique. Elle venait régulièrement dans mon club et elle assistait aux concerts qui y étaient donnés. Elle était là pour The Roots, R. Kelly, Pharrell, Lionel Ritchie, Angie Stone ou Chaka Khan. Elle n’était pas faite pour le showbiz. D’ailleurs, lors de notre dernière conversation, elle me disait clairement qu’elle ne voulait pas ce qui lui arrivait, la célébrité, ce n’était pas son truc. Elle voulait simplement faire de la musique avec ses amis…

Ce club, justement, le 10 Room, pourquoi as-tu eu envie de t’y investir ?
Oui, je dis "mon" club, mais c’est une mauvaise habitude de ma part. En fait, je ne faisais qu’y organiser, avec Patrick Allen, l’ancien chorégraphe de Michael Jackson et Janet Jackson que j’avais rencontré à Amsterdam, des soirées le lundi soir. Le patron avait accepté notre proposition parce que, structurellement, un club ne sert quasiment à rien un lundi soir. Alors autant laisser quelques motivés en faire quelque chose. Nous, notre idée, c’était de permettre à des artistes de jouer autre part que dans un club de jazz un peu sordide. Et comme l’émission Top Of The Pops se déroulait le mercredi, beaucoup d’artistes américains débarquaient dès le lundi, profitaient de Londres et venaient s’amuser le temps d’une soirée avec nous. C’est comme ça qu’on a reçu des artistes comme Prince.

Tu as aussi eu une carrière dans la musique pour le cinéma. Comment tu t’es retrouvé à bosser sur les B.-O. de Monty Python : La vie de Brian ?
C’est marrant parce que j’ai commencé à travailler avec les Monty Python en 1973 car j’ai toujours été fasciné à l'idée de pouvoir écrire une bande-son pour un film comique ou parodique. Lorsqu'on a commencé à bosser sur le film, on avait envie de reproduire un schéma proche de celui adopté par The Rutles, une parodie des Beatles hilarante. Par la suite, notre collaboration s'est poursuivie, puisque j'accompagnais le groupe sur scène lors de ses différents spectacles. Il m'est même arrivé de me retrouver dans leur salle de rédaction, sans trop savoir ce que je pouvais bien foutre là. Mais Michael Palin et les autres étaient des gars très professionnels, reconnaissants et ouverts aux idées extérieures.

Quel souvenir gardes-tu de ton travail sur Léon, en 1994 ?
Encore une fois, c’était un grand moment ! Pour cette bande-son, je passais un temps incalculable à discuter avec Luc Besson et Éric Serra, l'auteur de la B.-O. On avait une grande liberté, Luc ne donnait finalement que peu de directives et nous laissait travailler de notre côté. Le plus marrant, c’est que je n’ai pas vu le film avant plusieurs mois. Mais c’est totalement de ma faute : Luc Besson m’avait même invité à l’avant-première à Los Angeles en me réservant une place et en me filant l’invitation en mains propres. Le truc, c’est que c’était une période agitée pour moi et que, à peine débarqué à l’aéroport, j’ai dû filer à l’hôtel et enchaîner avec le film. Il y a pourtant pas mal d’action dans Léon, mais je n’ai fait que dormir ! (Rires)

Sur GoldenEye, tu travailles une nouvelle fois avec Éric Serra. Tu avais la même liberté que sur Léon ?
Non, pas du tout. Éric Serra et Luc Besson étaient très proches et se faisaient confiance mutuellement. Là, tout le monde a une petite idée de ce à quoi doit ressembler un James Bond et n’hésite pas à venir donner ses suggestions. C’est très agaçant, finalement, de bosser dans ces conditions. Éric a même fini par claquer la porte, dépité à l’idée de devoir composer des sons, selon lui, trop traditionnels.

C’est grâce à ce départ que tu t’es retrouvé à composer la musique de cette fameuse scène avec les tanks ?
C’est exact ! Les producteurs savaient que j’en étais capable et qu’Éric, de toute façon, avait pris un peu de distance avec le projet. Ils m’ont proposé de réaliser la partie musicale, mais je préférais qu’ils demandent l’accord d’Éric. Pour lui, il n’y avait pas de problème, alors je me suis lancé. J’ai écrit et composé tout le week-end, on a enregistré le mardi et le film est sorti en salles le vendredi – tout a été fait à la dernière minute, pour le coup ! (Rires). Mais le plus dingue, c’est que lorsque Hollywood a organisé une soirée en hommage à James Bond, la foule est devenue complètement dingue lors de la diffusion de cette scène. C’est dire à quel point la séquence est devenue culte pour les amateurs de cette saga.

Autre film culte : Titanic, qui fête ses 20 ans cette année. Quel était ton rôle sur ce film ?
J'avais été embauché par James Cameron pour orchestrer et arranger toutes les parties musicales du film, soit un peu plus de 90 minutes. C'était assez libre comme création, mais je n’en reviens toujours pas que ce travail ne soit jamais sorti en CD. Le résultat est pourtant tellement parfait.

Est-ce que le fait de travailler sur une B.-O. change radicalement ton regard sur le film ?
C’est vrai que ça devient difficile de voir un film normalement lorsqu’on a bossé sur la partie musicale. Bon, je ne suis pas non plus comme tous ces acteurs qui ne supportent pas de se voir à l’écran, mais je dois avouer que je ne vois pas ces films comme du divertissement. Je passe mon temps à analyser les scènes, à me poser des questions quant à la qualité du son, etc. On ne peut pas dire que je sois dans un processus de détente... (Rires)

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Et ta façon de composer, elle diffère selon qu’il s’agit d’un blockbuster comme Titanic ou d’un film à plus petit budget ?
Tu sais, chaque film a son propre langage, et tu dois trouver ce qui lui correspondra le plus. Ce n’est pas nécessairement une question de budget. Pour Léon, par exemple, on disposait d’un budget assez conséquent, mais il ne fallait pas que l’on tombe dans la grandiloquence pour autant. L’ambiance du film nécessitait des mélodies assez sombres, bruyantes par moments. Il faut sans cesse s’adapter.

Depuis tes débuts, tu as travaillé avec les plus grands musiciens. Comment juges-tu l’évolution de la musique pop ?
Ouh là, grande question ! Disons qu'un certain nombre de choses ont changé. La technologie, déjà. Que ce soit avec un synthétiseur ou un ordinateur, beaucoup d'outils nous permettent aujourd'hui d'enregistrer à la maison ce qui nécessitait autrefois l’aide d’un studio. C'est aussi pour ça qu'un artiste comme Mark Ronson m'a tout de suite fasciné, avec ses enregistrements sur bandes et sa volonté de travailler avec de "vrais" musiciens. Pour le reste, je dois avouer avoir beaucoup de mal avec ce qui se crée aujourd'hui. Je n'ai rien contre le rap, mais je déteste le sample. C'est viscéral, je vois ça comme un manque d'inventivité... Pareil pour la pop, je n'ai plus forcément de liens avec les artistes actuels. C'est peut-être dû à mon âge, peut-être à ma conception de la composition, je ne sais pas. En tout cas, ces derniers temps, je me contente d'écouter essentiellement de la musique classique ou du jazz.

Enfin, il y a une chose que j’aimerais savoir : ça ne t’a jamais rien fait de savoir que les gens te voient uniquement comme un homme de l’ombre ?
Je crois que c’est Terry Gilliam qui a dit ça pour la première fois lors d’un tournage avec les Monty Python. Mais ça me va parfaitement. C’est ma vie, après tout. Et ça ne m’a jamais empêché de travailler de la façon que je voulais, avec les artistes que j’apprécie...

++ Retrouvez sur AudioNetwork des dizaines de compositions originales de John Altman pour illustration musicale.