Un lieu militant menacé
Ouverte en 2012, «la Mut’» est plus qu’un simple bar : «C'est un espace qui accueille des ateliers, des débats, des projections, des permanences d'associations, une bibliothèque féministe, un hackerspace, des spectacles, des DJ-sets, des performances mais aussi de nombreuses soirées de soutien», expliquent Claire et Ju, deux membres du collectif de huit personnes qui (auto)gère ce lieu. Considérée comme un refuge pour de nombreuses personnes marginalisées, elle est aussi «un endroit où l'on peut aller sans craindre de ne pas être soutenu(e) face à toutes sortes de choses qui arrivent bien trop souvent dans les lieux de fête, tel que le harcèlement sexuel, la lesbophobie, la transphobie, le racisme…».

Un havre aujourd’hui en danger. Peu de temps avant les fêtes, l’équipe a reçu un courrier requérant l’insonorisation du lieu dans les plus brefs délais, sous peine de ne plus pouvoir diffuser de musique, ce qui entraînerait sa fermeture. Or selon les devis, ces travaux coûteraient dans les 80 000 euros. Une somme que le bar n’est pas en mesure d’avancer ni même d’emprunter, en partie du fait de ses choix économiques militants : rémunérer correctement les artistes comme les membres du collectif, faire des soirées gratuites et garder des prix bas pour le quartier, et reverser occasionnellement jusqu’à 10% du chiffre d’affaire à des collectifs queer et féministes. «Tous ces choix ont fait que nous sommes toujours proches de nos sous et n’accumulons pas de bénéfices malgré le succès du bar», confie Ju.

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Les bars lesbiens et trans en voie de disparition ?
La fermeture de la Mutinerie causerait un vide difficile à combler, en particulier dans un contexte où les bars lesbiens tendent à disparaître. Un phénomène qui s’expliquerait selon Claire par le pouvoir d’achat plus faible dont disposent femmes et personnes trans par rapport aux hommes cisgenres, mais aussi plus largement par «les normes de genres qui encouragent plus les hommes cis à sortir, à se sentir en sécurité dans l’espace public, à avoir plus facilement plus de partenaires et une sexualité plus assumée».

Or comme le rappelle Sam Bourcier, activiste et théoricien queer enseignant à l’Université de Lille-III, bars et cafés ont toujours joué (et continuent de jouer) un rôle important dans les cultures LGBT urbaines : «Depuis le XVIIIème siècle, depuis qu'ils donnent accès à l'espace public, ils sont des lieux d'échange et de rencontres affectives, intellectuelles, sexuelles en soi, bien sûr - mais surtout, ils permettent de développer des corps, des subcultures sexuelles et de genre alternatives et positives. Pour ça, il faut du collectif, on n'y arrive pas seul»Au-delà d’un refuge, la Mut’ serait donc un lieu de résistance et de solidarité, d'autant plus indispensable «en cette période de précarité imposée et galopante qui affecte particulièrement les queers et les trans», continue l’universitaire. Partage des savoirs, organisation collective, production culturelle : le bar est pour lui «un espace, et il n'y en pas des masses sur Paris, où peuvent s'épanouir les politiques et les subjectivités queer, trans avec des revendications politiques différentes de l'agenda et des cultures LGBT normatives. Idem pour les pratiques artistiques».

Loin d’être propre à la France, cette extinction concernerait également New-York, Montréal et même San Francisco, où ces espaces sont de plus en plus «victimes de la gentrification qui vide les centres des villes, les blanchit et les vide de ses minorités sexuelles et de genre mais aussi racisées», déplore Bourcier, pointant d’ailleurs du doigt les politiques d'assimilation gay et lesbienne et la complicité de certains membres privilégiés de la communauté.


La communauté se mobilise
À Paris, habitué(e)s et soutiens du bar ne comptent pas baisser les bras : un pot commun a déjà permis de récolter 17 000 euros. Baptisées Mutitanic, plusieurs soirées ont été lancées dans l’urgence, d’abord à la Java puis au Klub ce jeudi 4 janvier (avec au programme un live d’Emasculation et des DJ-sets de Crame, Sophie Morello et Vikken), et enfin au Point Ephémère le 16 avec le collectif Self-ish, réputé pour ses scènes ouvertes queerUn soutien qui donne de l’espoir à l’équipe : «C’est vraiment très émouvant de voir toute la solidarité qui s’est organisée autour de nous et la mobilisation de collectifs queer qui ont une histoire en commun avec la Mutinerie ou non, mais aussi de plein d'individus déterminés à se battre avec nous pour que le lieu reste ouvert», conclut Claire. Même si la lutte pour sauver la Mut’ est encore loin d’être terminée.

flyerPhotos : Gaëlle Matata.

++ La soirée de soutien à la Mutinerie Mutitanic 2 aura lieu ce jeudi 4 janvier au Klub, à Paris. Plus d'infos ici.