«Tout a commencé là-bas dans la ville que l’on appelle Maisons-Alfort» (Bouge de là)
Claude Honoré M'Barali (MC Solaar) : Cette phrase, je l’ai choisie comme ouverture à mon nouvel album parce que j’ai l’impression qu’elle ne m’a jamais vraiment quitté. D’une, parce que je me rends encore de temps en temps dans le 94. De deux, parce qu’elle correspond à mes débuts dans la musique et que j’y repense souvent. De trois, parce qu’elle m’accompagne encore aujourd’hui. Il y a une quinzaine de jours, par exemple, j’ai eu l’occasion de jouer Bouge de là avec le groupe à qui j’ai piqué le sample. Ils n’avaient pas interprété ce morceau sur scène depuis 27 ans et ils s’apprêtent à repartir en tournée. La symbolique est tout de même sympa.

Bouge de là a été le premier single de rap français. C’est un poids qui a été dur à porter ou c’est quelque chose dont tu t’es servi pour acquérir une certaine liberté créative ?
Avant de me lancer dans le rap, j’ai étudié l’ethnologie à l’université de Saint-Denis. Ce n’était donc pas une fin en soi pour moi de réussir dans le rap. L’idée, ça a tout de suite été de trouver un chemin, d’aller à contre-courant pour ne pas que le mouvement hip-hop s’enferme dans un cliché, une attitude. À cette époque, on connaissait par cœur NTM, Assassin et IAM. Les deux premiers avaient une démarche assez similaire, tandis qu’Akhenaton et les autres donnaient l’impression d’être des journalistes du monde à travers leurs morceaux. Je devais me différencier.

«Au temps des jupes-culottes, j’étais cool à l’école / Mangeais à la cantine, y'avait pas de vache folle / À la télé, j’étais fana d’Ayato / Dans la rue, c’était l’aiguiseur de couteaux» (Les temps changent)
Les temps changent, c'est un regard amusant sur mes années au collège. J’ai collecté différentes images de mon enfance, je les ai épurées des substances inintéressantes à l’oreille et ça donné ce résultat. En clair, c’est un exercice de style, un peu à la manière de ce qu’ont pu faire également David Dufresne ou Georges Perec. Tout y est vrai, d’ailleurs : le collège où j’étais n’a été désamianté qu’il n’y a deux ans, Som Vang a par la suite fait des études scientifiques, etc…

Ayato est clairement une référence à l'un des héros de San Ku Kaï. Les mangas, ça été une influence ?
Hormis Capitaine Flam, Goldorak ou San Ku Kaï, je n’en regardais pas. Pour tout dire, je suis complètement passé à côté de Dragon Ball Z ou des Chevaliers du Zodiac. J’étais en décalage complet. Dans la deuxième moitié des années 1990, il y avait d’ailleurs plein de références dans le hip-hop que je ne comprenais pas. Il y avait plein de «comme», «à l’instar» ou «à l’image de» et je devais me renseigner pour savoir à quoi ça renvoyait… Cela dit, j’ai découvert One Punch Man récemment et j’ai été frappé par la dimension psychologique des épisodes. C’est peut-être le cas dans les autres mangas, finalement, mais là, oulala, quelle claque !

«J'y buvais des légendes, on dit qu'en Colombie / Les hiboux deviennent chouettes dès lors qu'ils croisent une colombe bi» (Géopoétique)
Géopoétique, c’est un morceau rigolo. Habituellement, je ne place qu’un jeu de mots ici ou là, mais sur ce morceau, je me suis amusé à en faire plein.

D’où vient ce goût des jeux de mots, très présent chez toi ?
Un jour, à l’adolescence, je suis allé dans une bibliothèque à la recherche d’un gros dictionnaire vert de Raymond Queneau, Le jeu des mots. C’était rempli de calembours, de traits d’humour et de jeux de mots hyper-intelligents. Il faisait 700 pages, racontait l’histoire de tous les jeux de mots littéraires et je n’arrêtais pas de l’emprunter, encore et encore. Voilà sans doute la raison pour laquelle j’aime parfois faire des rimes pires que riches, un peu à l’image de Géopoétique, un titre où l’on voyage en s’amusant.

Mc-Solaar1

Tu n’as pas peur d’en faire trop parfois, de ressembler un peu à cet oncle qui en balance à tout-va lors des repas de famille ?
Non, parce qu’il y a un message derrière ces jeux de mots, je trouve. C’est un exercice littéraire purement gainsbourien, certes, mais j’essaye toujours de mettre un peu de sens derrière tout ça. Au final, il ne doit y avoir que 5 ou 8% de jeux de mots dans toute ma discographie.

«Le people c'est le peuple, mais le peuple n'est pas people» (Au clair de la lune)
C’est incroyable comment le sens de cette phrase a pu évoluer. Bien sûr, ça ne concerne pas tout le monde, il y a toujours des étudiants qui galèrent et des gens qui travaillent sans se soucier une seconde de la célébrité, mais on est bien obligé de constater qu’un sacré grand nombre de personnes est aujourd’hui à la recherche de son petit moment de célébrité. Au clair de la lune, que j’ai écrit au début du mouvement bobo au début des années 2000, annonçait ça en quelque sorte : à l’époque, on ne montrait jamais de gens lambda à la télévision, ce n’était pas assez séduisant, pas assez paillettes.

Chapitre 7 était ton dernier album en date. Dix ans après, tu en es toujours fier ?
Oui, c’est un album qui s’inscrit très bien dans ma discographie, avec des titres que j’aime beaucoup. J’ai toujours eu des morceaux qui m’apportaient une satisfaction particulière, et Impact avec le diable, par exemple, fait partie de ceux-là ! Quel chef-d’œuvre, cohérent, narratif et percutant de la première à la dernière phrase.

C’est parce que tu n’arrivais pas à écrire à nouveau ce genre de titres que tu as mis dix ans à publier un nouvel album ?
Tu sais, quand personne ne te téléphone pour te parler de musique, tu continues ta vie sans te rendre compte que ça fait plusieurs années que tu n’as rien sorti. Honnêtement, personne ne prenait les devants pour me produire, personne ne me demandait des nouvelles à propos de mes nouveaux morceaux. À croire que les gens pensaient que j’étais super actif et que ça n’allait pas tarder à arriver. Ce que je comprends parfaitement. Je fonctionne de la même façon : à l’heure actuelle, je m’imagine Cabrel en train de bosser sur son nouvel album alors qu’il est peut-être juste en train de profiter de la vie. Moi, tant que je n’ai pas de sollicitation intéressante, je reste dans mon coin. J’avais le sentiment de n’intéresser personne.

MC-Solaar4

Tu as besoin de te sentir attendu pour écrire ?
Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Après tout, nul n’est indispensable…. Il fallait juste que je retrouve un rythme et que je sois bien entouré pour me lancer à nouveau dans un travail de composition. J’ai commencé par faire un titre comme ça, pour le plaisir, puis un deuxième a suivi et on a fini par se caler un emploi du temps avec mes gars. Ça m’a fait un bien fou. J’avais oublié à quel point j’aimais faire de la musique. Et pourtant, je suis allé voir beaucoup de concerts ces dernières années, ceux de Siboy, Niska, PNL ou Sexion d’Assaut par exemple.

Le hip-hop évolue à une vitesse dingue. Ça n’était pas trop perturbant ? Tu prenais forcément le risque de ne pas coller à l’époque…
J’ai toujours pensé que le vécu parlait de lui-même. Quand j’étais au Japon ou en Angleterre, c’est à chaque fois ma singularité qui m’a amené à côtoyer des artistes différents. Par expérience, je sais donc que si l'on veut faire de la musique et rencontrer des gens, il faut savoir ne pas écouter le contexte, avancer selon ses propres croyances. C’est qui m’a amené, par exemple, à rencontrer Guru ou les gars de Native Tongues au début des années 1990, et je n’ai aucune raison de changer d’état d’esprit aujourd’hui. Je sais ce qu’il se passe autour de moi, mais je tente l’innovation. Mes voyages m’ont appris ça.

«Pour aller de l'avant, il faut prendre du recul, car prendre du recul, c'est prendre de l'élan.» (Le Bien, le Mal)
Ça, c’était une punchline avant l’heure, il faut bien l’avouer ! (Rires)

C’est un leitmotiv qui a guidé ta carrière ?
Ce n’est pas forcément une méthode que j’applique quotidiennement, mais c’est un conseil que je souhaitais donner à tout un tas de personnes à l’époque. Et je le pense toujours : c’est important de se dire que ce n’est jamais fini, qu’on peut revenir fort. Lorsqu’on a enregistré ce titre, écrit un soir en freestyle devant vingt témoins, j’étais dans ma période Guy Debord et j’essayais de mettre un peu d’idées dans mes morceaux. J’étais sans doute trop con, je lisais trop de livres (même Spartacus, c’est dire) et je voulais le montrer. Parfois un peu trop ! (Rires) 

«Je descends de l'Homme sage. Parler de choses réelles même si ça ne fait pas de single» (Intronisation)
Cette phrase pourrait paraître étrange, dans le sens où j’ai quand même pas mal de singles au sein de ma discographie. Cela dit, j’ai l’impression que Victime de la mode, Les temps changent, La concubine de l’hémoglobine proposent tous quelque chose de déviant. Déjà, parce qu’ils n’ont pas forcément été écrits pour ça, mais aussi parce qu’ils abordent des sujets spéciaux : Obsolète, c’est un regard sur le temps, Caroline, c’est de la poésie pure, La Vie est belle narre la destinée d’un missile s’apprêtant à toucher quelqu’un et Da Vinci Claude s’attaque à l’ordre du temple. Ce sont des singles qui parlent, qui ont des choses à dire, finalement.

«Hollywood nous berne, Hollywood berne ! / Dans la vie de tous les jours comme dans les nouveaux westerns» (Nouveau western)
La chanson était déjà écrite lorsque Philippe Zdar a débarqué dans le studio et a tout de suite pensé à Gainsbourg en écoutant le texte. Je ne sais pas pourquoi, je t’avoue, mais il trouvait que le sample collerait parfaitement. Et c’est vrai que ça fonctionne plutôt bien. En tout cas, ça m’a plutôt réussi. (Rires)

Sur Géopoétique, on sent clairement l’influence de Gainsbourg sur certains morceaux. L’un d’eux s’appelle même Super Gainsbarre
Au début des années 2010, beaucoup de morceaux de rap reprenaient des noms dans leurs titres ou au sein même de la chanson, peu importe que cela renvoie à des voitures, des marques ou d’autres rappeurs. Je trouvais ça pas mal, alors j’ai décidé de faire le même exercice en évitant de faire référence à Mercedes ou à Pablo Escobar. J’ai donc choisi monsieur Serge Gainsbourg comme personnage. Ça peut paraître étonnant, mais j’ai trouve qu’il est très hip-hop dans ses thèmes.

C’est pour cela que, au milieu de Super Gainsbarre, tu places une référence à Swagg Man. C’est une façon pour toi de dire que Gainsbourg n’a pas été le seul à cramer des billets à la télé ?
C’est exactement ça ! Mais c’est aussi un moyen pour moi de placer un clin d'œil à Swagg Man, un artiste que j’ai découvert pendant mon repos et qui semble capable de tout, comme de jeter des billets à son public, par exemple. Et puis j’aime beaucoup sa chanson Suicidey.

«Ma discipline urbaine, sans haine / Fait de moi le phénomène / Voici mon action sans transactions / La musique et le rap sont mes satisfactions / Unification, dans toute une nation / Le but de la lutte est l'organisation» (La musique adoucit les mœurs)
Pour ce morceau, j’avais fait appel à Clip Payne, qui avait bossé avec Parliament. J’en ai profité également pour reprendre le flow des manifestants américains. C’était la dictature du funk à l’époque aux États-Unis, et je voulais faire pareil.

Ce que tu dis dans ce passage est plus vrai que jamais. Le rap s’est plus que jamais imposé comme le genre musical le plus écouté…
C’est effectivement marrant de voir à quel point le rap a gagné la bataille aujourd’hui. Et c’est une victoire totale, celle que tout le monde voulait. Il n’y a qu’à voir les réussites critiques et commerciales de Nekfeu et Orelsan pour comprendre la popularité du hip-hop actuellement. Aujourd’hui, des fils peuvent même donner des leçons à leurs pères sur le rap, alors que ces derniers ont connu et vécu les débuts du hip-hop. C’est marrant. 

«J'veux des fleurs et des gosses, que ma mort serve leur avenir, peut-être comprendront-ils le sens du sacrifice, la différence entre les valeurs et puis l'artifice.» (Solaar pleure)
Solaar pleure, je l’ai écrit d’un jet, sans savoir ce qu’il voulait dire. Il y avait eu l’enterrement du père d’un proche dix jours avant, et je pense que ça m’avait marqué. C’est peut-être ce triste événement qui a donné la dimension biblique à ce morceau, sachant que je n’ai pas eu d’éducation religieuse. J’étais tout seul pendant plus d’une heure en studio avec ce son de guitare stridente et ce beat que l’on venait d’enregistrer, et je me suis laissé aller à mes pensées. Finalement, c’est peut-être la première phrase qui a tout déclenché. Si je n’avais pas débuté en disant «Fuck la Terre, voici mon testament», le morceau aurait peut-être été très différent.

«Les gosses dans le bus me cèdent leur place, ah, ah, et quand j'me casse, ils parlent en verlan style "tema l'ieuv", si les mots sont pioches c'est ma tombe qu'ils creusent.» (Sonotone)
C’est très difficile de vieillir dans le rap, de rapper le même morceau trois ans après en gardant la même énergie que celle que l’on avait à l’origine. L’astuce, c’est de toujours penser à des textes qui pourraient bien vieillir et qui racontent une histoire. C’est le meilleur moyen pour que ça ne vieillisse pas.

«Il y a eu les Oscar, il y a eu les César. Pour les très bons rappeurs, je crois que je donnerai des Solaar» (L’histoire de l’art)
Aujourd’hui, il y a des artistes que j’admire, comme Nekfeu ou Oxmo, qui m’a d’ailleurs cité dans l'un de ses textes. Mais il y a aussi des rappeurs dont j’arrive à m’apercevoir qu’ils s’inscrivent dans mon héritage. JP Manova, par exemple, c’est un styliste, un gars qui a l’authenticité du hip-hop. Rocé également, voire Demi-Portion pour son côté pacifiste. Mais il n’y a rien de surprenant en soit : avec NTM, Assassin et IAM, on était les premiers rappeurs. On était donc forcément écouté avec attention par toute une génération qui a fini par prendre le micro et à répéter certains codes. Tous les artistes qui ont commencé le rap au mitan des années 1990 ont pris un peu de nous. Puis une nouvelle génération est arrivée et s’est davantage inspirée de Lunatic ou des X-Men, c’est un processus logique.

«Si le rap excelle, le jazz en est l’étincelle.» (À temps partiel)
C’est une phrase que j’adore et que je reprends dans l’introduction de Géopoétique, Intronisation. D’ailleurs, sur l’album, je rends également hommage au jazz avec le titre J.A.Z.Z. C’était important pour moi de le faire étant donné que je suis passionné de jazz et que les différentes luttes menées par le jazz, notamment celles des droits civiques en Amérique dans les années 1960, ont porté leurs fruits. À l’époque, la population black était marginalisée, le jazz était considéré comme une musique de Noirs... Aujourd’hui, c’est toujours un peu le cas, malheureusement, mais Obama a été élu président, il y a du jazz à Montparnasse… J’ai l’impression que ce genre est éternel, alors que le rock, je pense, est train de disparaître, dans le sens où il n’est plus joué que par des machines. Le jazz, lui, est aujourd’hui joué et écouté aussi bien par des Blancs que par des Noirs. C’est un mélange qui me plaît. Et c’est tant mieux, parce que je continue sincèrement de penser que toute personne doit passer par le jazz pour découvrir ce goût de la recherche sonore, pour avoir ce goût de la découverte tout en ayant un regard sur le passé.

MC Solaar2

++ Géopoétique est disponible depuis le 3 novembre dernier sur Spotify et Deezer
++ Pour écouter ses autres titres, rendez-vous sur Soundcloud.