Il y a beaucoup de grands flics et de grands truands qui écrivent. Pourquoi ? Parce que leurs vies sont déjà romanesques ?
Antoine Cossu (Tony l'Anguille) :
Moi, j'écris en prison. Quand je ne peux pas m'évader, je m'évade avec l'écriture. Mais j'ai toujours écrit. Minot, j'écrivais des poèmes. Quand on est dehors, c'est difficile d'écrire, parce qu'on est rattrapé par la vie. Mais en prison, ils me mettaient toujours en QHS, j'étais vraiment isolé, alors j'avais le temps. Le premier bouquin, c'est Frédéric Ploquin de Marianne qui vient me rendre visite en prison après avoir couvert mon procès. Il lit le truc et le file à Plon. Ça m'a permis de gagner quelques années de conditionnelle. Et je continue d'écrire. J'en ai trois déjà sous le coude, prêts à être publiés.

Avoir une vie comme la vôtre et ne pas pouvoir en parler, à cause de l'illégalité, n'est-ce pas frustrant ?
Je prépare un truc sur ma vie que ma famille pourra déterrer et publier. Ils sauront tout comme ça. Et la société aussi saura tout, parce qu'il y a des révélations importantes à faire.

Dans votre livre, il y a des bons et de mauvais flics, mais que des bons truands.
C'est une équipe un peu particulière. Mais dans la vie, c'est comme partout, il y a des bons et des mauvais. Dans tous les métiers. En cavale, j'ai été aidé par des gens exceptionnels. De simples ouvriers. Dans le monde du braquage, il y a de l'amitié, quelque chose de sincère, un esprit de corps qui fait que tu ne te poses même pas la question, t'es prêt à mourir pour l'autre. Et il y a aussi de bons flics. Il y a un ou deux mois, les flics des stups de Marseille m'ont invité à boire un verre dans leurs locaux. Ils voulaient me dire qu'ils se fichaient de l'affaire en Autriche. Qu'ils me connaissaient, qu'ils savaient que j'étais réglo. Des bons gars. Le commissaire Lucien Aimé-Blanc, qui a été chef de la police à Paris, est un ami d'enfance. Il a toujours été là pour moi. Flic ou pas flic. À 25 ans, je me fais arrêter par des flics qui revenaient d'Algérie. Après trois jours, on n'avait toujours pas parlé. Alors il y en a un qui dit : «Laissez les moi, je vais les faire cracher». Il a utilisé la gégène et l'un de mes amis est mort. Au procès, quand je dis ça au juge, il ne me croit pas. Et Lucien Aimé-Blanc vient à la barre pour le confirmer. 

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Ce code de l'honneur dont vous parlez tout au long du livre, il existe encore ?
Sûrement. Mais, aujourd'hui, la société de consommation a tout changé, les jeunes veulent tout et oublient leurs valeurs. Ils sont gentils les gamins, je les connais, mais la société de consommation, ça crée des jalousies, on regarde l'autre, on veut ce qu'il a. Ce n'est pas compatible avec un code d'honneur. Moi, j'ai connu la galère. Avoir une seule cigarette et la partager avec son pote.

Est-ce qu'on peut devenir accroc aux braquages ?
Quand on a une bonne équipe, qu'on a bien préparé le coup et que tout se passe bien, ouais, c'est le pied. On ne braquait que des banques ou des gouvernements. Si demain, on ne punit plus les braquages que d'une amende, tout le monde va voler. Le voleur est en chacun de nous. Après, c'est votre vie. Votre métier. C'est beaucoup de boulot : suivre les convois, repérer les horaires, aller à l'étranger, prendre des appartements, avoir le matériel... beaucoup de frais. On est comme un ébéniste, un peintre ou n'importe quel artisan - quand il fait bien son boulot, c'est le pied. Braqueur, c'est un métier. Une fois, j'ai passé trois jours enfermé dans une banque, pendant un week-end avec un lundi férié. Il nous a fallu trois jours pour ouvrir 300 à 500 coffres. On mangeait, on se remplaçait. Il y avait des tonnes d'argent. Bien plus que ce que déclarait la banque. C'était le pognon de personnalités qui avaient volé autrement. Nous, on n'est pas hypocrites. Ils ne pouvaient rien contre nous, ce n'était pas déclaré. Bon, aujourd'hui, avec les caméras et l'ADN, ce serait inconcevable de rester trois jours dans une banque sans laisser de traces. Et puis, de toute façon, le trafic de drogue a largement supplanté le braquo.

Quand on passe un tiers de sa vie en prison, on n'a pas de regrets ?
J'ai fait trente ans de prison, mais quand je vois les enfants qui meurent de faim, tu veux que je regrette quoi ? Je me suis bien amusé, j'ai eu l'argent que je voulais, les femmes que je voulais... En ce moment, y'a des familles qui prennent des bombes sur la tête alors qu'elles n'ont rien fait. Tu veux que je regrette quoi devant elles ? 

COSSJUL

La prison, ça calme ou ça ne sert à rien ?
Ça ne calme pas du tout. La prison, c'est l'école du crime. Les jeunes, ils se montent la tête. «Moi, j'ai fait ci», «Moi, j'ai fait ça»... 

Il y aurait une autre solution, à part la prison ?
L'homme est comme il est. On n'est pas parfait et ceux qui nous gouvernent ne sont pas mieux. Les pires, ce sont eux, ceux qui font voler les autres pour eux. Ils sont inattaquables. Il n'y a pas pire que les honnêtes gens. L'honnêteté se joue dans l'âme, pas dans le Code pénal.

Quels sont les films ou séries les plus réalistes pour les truands ?
On ne voit que de ça, maintenant... Ça me gonfle. Les flics sont des superhéros. Heat (de Michael Mann, mettant en scène la rencontre culte entre un De Niro gangster et un Al Pacino flic, ndlr) ou les films de Gabin, c'est autre chose. Ce qui compte, c'est le charisme du type. Maintenant, je regarde, et juste dans les yeux du type, au bout de deux minutes, je n'y crois pas. Un truc qui me fait rigoler, c'est le condé qui tient son calibre à deux mains. Ça, c'est depuis Le Solitaire (autre film de Michael Mann, ndlr), avec James Caan. Même les condés, ça les fait rire de voir ces types qui tiennent un calibre à deux mains.

Scarface-Al-Pacino

On site souvent Scarface en référence.
C’est totalement invraisemblable. Mais sauvé par le charisme de Pacino. 

Pourquoi ne pas écrire un film alors ?
J'aurais adoré être derrière la caméra. J'en avais parlé avec Olivier Marchal quand il tournait Les Lyonnais. Les Lyonnais, c'est des amis à moi, et Marchal, dans le film, il en fait mourir un qui est toujours en vie. C'est pas possible. Marchal voulait me prendre Taxi pour un ange (autre roman de Cossu écrit en prison, ndlr), mais il y a eu un veto du ciné. Là, je suis chez Ring, ils sont jeunes, ils ont de l'ambition, alors peut-être...

++ À chacun sa loi d'Antoine Cossu est disponible en librairie depuis le 19 octobre.