Tu partages ton temps entre pas mal de choses en ce moment : la musique,  le cirque, le cinéma... Tu n’es pas au bord du burn-out ?
Aloïse Sauvage : Je frise le burn-out physiquement mais pas mentalement. Pour le moment du moins ! Je passe mon temps à jongler entre mes différentes activités, je ne fais que très peu de pauses. Et vu que j’essaie de tout faire avec une exigence, un sérieux et une réflexion, c’est effectivement épuisant. Mais en ce moment, c’est une une période très joyeuse parce que beaucoup de choses se mettent en place. Tout peut exister. Ça n’a pas toujours été le cas.

Quand tu étais plus jeune, tu pratiquais déjà tout un tas d’activités (musique au conservatoire, slam, théâtre, breakdance), mais il paraît que tu étais aussi très bonne élève...
C’est vrai que j’étais bonne élève. J’ai fait un bac scientifique avec latin, allemand première langue, la totale. Mes parents sont dans l’Éducation Nationale, ils m’ont transmis l’amour du travail, de la lecture et des mots.

Ça n’a pas été trop galère de faire tes vœux sur APB ?
À un moment donné, je voulais faire l'École Normale Supérieure. Être professeur de français peut-être, ou du moins travailler dans les Lettres. Mais je voyais mon frère qui était en prépa scientifique se mettre dans des états pas possibles. Moi, je suis quelqu’un de très, très stressé. Je me suis dit que j’allais faire une dépression. J’aurais dû délaisser mes autres passions. Puis, ma cousine m’a emmené voir un spectacle de fin d'études du Centre National des Arts du Cirque. J’ai eu une sorte de révélation. Ça liait le jeu, la danse, tout ce que j’aimais faire. Très rapidement, j’ai passé les concours des grandes écoles de cirque. J’ai choisi de ne pas choisir.

Ça m’arrange que tu dises ça. Les journalistes ne sont pas censés dévoiler leurs cartouches, mais j’avais anglé cette interview sur le thème du choix…
Ah oui, c’est le grand problème de ma vie de faire des choix ! Je suis une immense indécise. Au restaurant, je mets trois heures à commander. C’est devenu une sorte de running gag avec mon entourage proche. Mais en même temps, c’est paradoxal parce qu’étant donné que je suis un parcours artistique, je dois toujours faire des choix importants : entre différents projets, castings, dates, labels ou managers… Heureusement, j’ai l’impression d’arriver de mieux en mieux à cerner mes envies. Instinctivement, je ressens très fort ce que je dois suivre ou pas.

Choisir le cirque par exemple, ça correspondait quand même à arrêter les Lettres…
Oui, mais je sais que j’y reviendrai. D’ailleurs, j’ai déjà l’écriture. C’est pour ça que la musique c’est important pour moi. Parce que ce sont mes mots, mes textes. Tout se rejoint, j'y crois beaucoup à ça.

Ça se passe comment les concours des grandes écoles de cirque ?
C’est très sélectif et international. Les futurs étudiants viennent de partout. Quand je suis arrivée au concours, je n’avais clairement pas assez de technique. J’apprenais à peine à faire du trampoline et ils faisaient tous des vrilles. Mais ils m’ont dit que j'avais ce quelque chose d'artistique à creuser. Ils m’ont redirigée vers des classes prépa. J’ai passé un an à m’entraîner au Centre Régional des Arts du Cirque de Lomme, puis j’ai essayé à nouveau. Je n’étais toujours pas la meilleure, mais je crois qu’ils m’ont prise parce que j’aimais aussi parler, jouer, faire de la musique. Et puis j’étais l'une des seules dans la spécialité que je voulais développer avec eux : l’acro-danse.

Tu étais un peu un élément extérieur…
Tout à fait. Je ne connaissais rien à cet univers, alors j’ai dû apprendre sur le tas à intégrer ses codes. Ça a été pareil quand je suis arrivée dans le cinéma par la suite. Je ne maîtrise pas la technique, je n’ai pas suivi de formation de comédienne. Mais je ne mens pas, je n’essaie pas de faire croire que j’ai ce bagage. J’ai le mien, et j’ai beaucoup bossé pour en arriver là. Je pense que ça me donne une certaine liberté. Ce qui compte c’est ce qui se passe sur la scène ou devant l’écran, non ?

Justement, comment tu en es arrivée à jouer dans des spectacles et des films ?
Pour la scène, j’ai eu beaucoup de chance. Mon école était en alternance. L'équipe pédagogique de l'Académie Fratellini et certains de mes professeurs m’ont pas mal recommandée à l’extérieur, et j’ai été amenée à faire beaucoup de projets. J’étais encore étudiante quand j’ai commencé à travailler avec la metteuse en scène de cirque contemporain Raphaëlle Boitel. On bosse encore actuellement ensemble. Elle m'a énormément appris. Elle est pour moi ma famille de Cirque. C’est justement à l'un des spectacles de Raphaëlle que j’ai été repérée par mon agent de cinéma. 

Tu as déjà eu quelques rôles au cinéma et à la télé, mais certains de nos lecteurs t’ont sûrement aperçue en meneuse d’AG sur 120 battements par minutes. Ton jeu, comme celui de la plupart des acteurs du film, y est très naturel et très actuel…
Il y a quelques acteurs qui ont plus un rôle de composition, mais la plupart des acteurs ont été pris je crois pour leur naturel, leur énergie militante, leur personnalité. Robin Campillo dirige les scènes avec trois caméras qui tournent en simultané. Je crois que ça aide vraiment à capter le naturel de chacun, à capter le bon instant, à donner un vrai rythme à la scène jouée. 
Pour le côté actuel, je pense que c'est l’une des forces du film. Même si le réalisateur retrace un vrai moment historique, il arrive à transcender la simple reconstitution. Même la thématique est actuelle. Mis à part les avancements thérapeutiques de la maladie, l’action pourrait se dérouler aujourd’hui.

Le film véhicule une image de la politique très vivante. Par contraste, on se prend un peu dans la gueule le fait que notre époque est moins engagée…
Je ne suis pas sûre que notre époque soit vraiment moins engagée. Là, on voit les militants et leurs actions sur grand écran. Mais à l’époque, la plupart des gens s’en tapaient d’Act Up. Certaines personnes ne savaient même pas qu’ils existaient. Aujourd’hui, il y a encore plein des gens qui ont des convictions et qui se battent pour elles. Et heureusement ! Peut-être sont-ils minoritaires ou ont-ils surtout moins de visibilité. Personnellement, je ne me sens pas aussi investie que je le voudrais au niveau "politique" (au sens large du terme). J’essaie de l’être. Je suis à une période de ma vie où je ressens le besoin de creuser ces questions. 

Pour en revenir à la musique, j’ai l’impression que les paroles de tes chansons tournent justement autour de ces interrogations-là…
C’est des questions que je me pose, donc ça se retranscrit forcément dans mes textes. Consciemment ou non. Mais pour en revenir à ça, militer, dans la définition, c'est avant tout agir et se battre pour quelqu'un ou quelque chose. Dans ce sens, je pense être une militante au quotidien pour ce qui me semble être essentiel de conserver : la liberté. D'agir, d'être, d'essayer, de faire… 

Tu travailles tes textes de façon instinctive ? Ou tu te poses pendant des jours devant ton ordi en buvant plein de café ?
Ca dépend des morceaux. Aphone, je l’ai écrit d’une traite le soir du dernier jour du tournage de 120 battements par minute. On venait de tourner une scène où l'on dansait sous des stroboscopes, on était presque en transe. Le thème m’est venu comme un flash : c’est qui cette jeunesse qui danse avec sa bière à la main ? En règle générale, j’accorde de plus en plus d’importance au travail stylistique des mots. Quand je faisais des slams, les textes me venaient assez spontanément. Je n’étais pas là à chercher des assonances. Alors que dans une chanson, il y a moins de mots. Je suis obligée de passer un filtre pour ne garder que le meilleur. Ce qui a à la fois un impact émotionnel fort et qui sonne bien en bouche.

Dans un article paru dans Libération, le journaliste Vincent Brunner te rapproche d’autres artistes français qui hybrident le rap et la variété : Eddy de Pretto, Tim Dup, Lomepal… Est-ce que tu te sens proche de ces musiciens ?
J'étais déjà flattée qu'on me place à leurs côtés. Pour ma part, je n'en suis qu'à l'esquisse d'un projet en devenir. Ce sont tous des artistes que j'écoute. Je trouve leur démarche très singulière chacun à leur manière. Je me sens proche d'eux car ce sont des artistes qui ne se cloisonnent pas musicalement. Ils naviguent librement dans leur musique aux origines diverses et variées sans limitation de genres. Je trouve ça vraiment essentiel que chacun puisse se construire comme il l'entend. Je suis fière de cette génération d'audacieux.

Tu as écris tes chansons avec le musicien Abraham Diallo. Comment s’est passé le travail à deux ? 
Lui, c’est le compositeur. Je l’ai contacté parce que j’aimais beaucoup sa musique. Il composte pour des pièces de danse et a aussi pleins d'autres projets - il vient de sortir son premier album avec son groupe UNNO. On s’est réunis, et on a créé et enregistré six morceaux en moins de dix jours. Chaque chanson a été construite différemment. J’arrivais avec des bouts de textes que j’agençais par rapport à la musique. Abraham a vraiment su saisir ce que je lui proposais comme mélodies et comme intentions. C’était un processus très instinctif.

Toi qui a suivi une formation classique, tu n’aimerais pas insérer des parties instrumentales dans tes morceaux ?
Oui vraiment, et jouer en live durant mes concerts. Là, on a fait avec le temps et les moyens qu’on avait. Pareil, pour les les clips. Je les ai réalisé avec mon meilleur ami Zenzel. Je les aime énormément, mais nous savons tous les deux que ça a été bricolé en un temps record. Les chansons ont récolté plus d’intérêt que je ne l'espérais, alors maintenant je peux envisager la suite. C’est beaucoup de joie.

Ton attachée de presse m’a dit que tu n’avais encore jamais fait de scène. Ca pourrait être l’occasion de relier enfin tout ce que tu aimes faire, non ?
Complètement. Dans le temps qu’il m’est imparti avant mon premier concert, je vais d’abord essayer de faire quelque chose de simple et de bien fait. Je vais rester dans les clous d’une proposition musicale, même si j’aimerais quand même bien arriver avec quelques éléments de scénographie et un costume. Mais dans le futur, j’aimerais qu’il y ait un vrai ensemble avec des parties dansées. À la fin, le but c’est de faire un grand spectacle où tout se lie.

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++ Découvrez son costume de scène le 1/12 à la soirée ACT UP 120 BPM au Centre national de la danse, le 9/12 au Wunderbar à Rennes à l'occasion des Bars en Trans et le 13/12 au YOYO - Palais de Tokyo organisé par le magazine Stylist.
++ Elle sera aussi en représentation de "5èmes Hurlants" (spectacle de cirque contemporain) au POC! d'Alfortville le 6/12.

* PopNL : expresssion copyrightée par notre voisin d'open-space et collaborateur occasionnel Patrick Thévenin.

Crédit photo : SLON