À mi-chemin entre le lâcher-prise zen d'Orient, du Inch'Allah fataliste du monde musulman et du aquoibonisme désabusé d'Occident, il y a un homme qui se la coule douce dans le pays basque. Frédéric Schiffter. Certains, dont sa fiche Wikipédia, le disent philosophe. Mais il s'en défend. À juste titre. Frédéric Schiffter est un penseur. Le philosophe raisonne. Il dompte ses idées. Les ordonne. Les range et les trie. Les malmène parfois. Pas le penseur, qui est comme un boucher végan. Le penseur laisse ses idées courir, se défouler, aller là où elles veulent.

Pourtant, on serait tellement tenté de lâcher un entendu : «Il est comme Rousseau et ses promenades solitaires. Ou Nietzsche. Ou Cioran est ses marches nocturnes.» Mais non. Schiffter ne marche pas. Il glande. Il glande sévère même. Allant de sieste en sieste. De sofa en sofa. Voilà lorsque l'auteur apprend qu'il n'aura pas à retourner travailler : «Je vais m'appartenir entièrement. Chaque jour sera à moi. J'en goûterai les heures au point de ne plus les distinguer. Je vais m'ennuyer avec volupté. Dormir, lire, aimer, écrire, flâner : mon véritable métier.»

Frédéric Schiffter est un athée. Un vrai. Qui ne croit ni en Dieu, ni en l'homme. Et surtout, qui vit en conséquence. Beaucoup se sont dressés en athée, en nihiliste, en désabusé... À 99 %, ils sont devenus des cyniques. Le pourcent restant est devenu ermite. Et puis, il y a Frédéric Schiffter qui vit. Pleinement dans le monde. Qui nage, qui goûte le soleil, qui aime les terrasses, les réveillons avec Beigbeder, qui vit sans espoir ni désespoir, sans misanthropie ni philanthropie. On sent que la valse incessante de la vacuité humaine le fatigue. Il a bien assez à faire avec sa propre vie. Bien assez à faire à ne rien faire.

Surtout, il y a une humilité chez Schiffter. Une humilité absolue même. Au delà de l'homme qui ne cherche pas à marquer son époque, il y a lui, qui ne cherche même pas à marquer sa vie. Lui qui contemple le monde sans vouloir le déranger et sans vouloir être dérangé, et devient un être sans ego, une vision dénuée de Moi. Autant dire un début de vérité.

La grande classe, la grande intelligence, la grande sagesse, c'est savoir ne rien imposer à la vie.

JOURNEES PERDUES_RVB HD

Ce que ce livre dit de notre époque.
Notre époque a bien compris le carpe diem. Trop même. Le XXIème siècle souffre et se meurt du carpe diem. Lâcher une telle phrase quand ta table n'est couverte que d'un fromage de chèvre et de trois olives, que ton plus grand voyage est au village d'à côté, c'est un acte de sagesse. Mais vouloir jouir de l'instant à une époque où tout est possible, où tu traverse le globe en 24 heures, où toute la connaissance est accessible en un clic, où toutes les femmes et tous les hommes s'offrent à toi en un swipe, où chacun n'affiche plus qu'une version idéalisée du Moi, où tout, absolument tout est possible, alors parler de carpe diem est juste un acte irresponsable. C'est plonger dans un vertige d'infini. C'est tout vouloir sans rien avoir. Et c'est surtout, immanquablement, au final, devoir supporter la responsabilité de son échec, de sa propre déception. Le mariage de notre technologie et du carpe diem a donné naissance au XXIème siècle, le seul siècle où être humain est un échec dont tu es responsable (bon, rendons à Nietzsche ce qui lui appartient, son surhomme nous a bien plombé aussi).
Notre époque est fatiguée des ego. Des ego de cow-boys décidés à s'envoyer par la gueule leurs immenses phallus nucléaires. Frédéric Schiffter est le remède à notre époque.

Incipit
En classe de troisième, je lisais Charlie Hebdo.

Excipit et explicit
Termine le roman que tu as commencé, ainsi que les articles qu'il te faut rendre ici et là, et, me suis-je promis, en décembre prochain, tu arrêtes d'écrire.

Vous avez aimé, vous aimerez...
D'abord, en lisant Frédéric Schiffter, on pense tout de suite au chef-d'oeuvre de Paolo Sorrentino, La Grande Bellezza, mais aussi pourquoi pas au dude des frère Coen, au Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre, Je voudrais me suicider mais je n'ai pas le temps, Gaston Lagaffe, regarder Motus en vous levant, procrastiner, les terrasses, laissez votre corps décider, Beigbeder, son œuvre et l'homme...

++ Journées perdues, Frédéric Schiffter, éd. L'indéfinie, 211 p., 21 €