SA_ShayanAsgharnia_SerjTankian_5_Med_ResÉprouvais-tu déjà dans tes jeunes années cette soif de justice et d’égalité ? J’imagine le Serj adolescent délégué de classe et membre du club de débats du lycée.
Serj Tankian : Dans une certaine mesure, oui. Je n'étais pas forcément intéressé par le débat, mais j'étais déjà politiquement et socialement conscient, surtout en ce qui concerne la justice et la reconnaissance du génocide arménien.

Compte tenu du nombre de causes méconnues ou passées sous silence, est-ce selon toi un devoir d’être engagé lorsqu’on est artiste ?
Les artistes doivent exprimer ce qui leur passe par la tête comme une évidence universelle. Les artistes n’ont pas pour obligation d’être politiques, ni d’écrire des chansons d’amour. Le rôle d’un artiste, c’est d’exploiter avec honnêteté et créativité la muse qui les inspire. Voilà ce qui manque dans la musique aujourd'hui : l’honnêteté.

D’un autre côté, un engagement systématique de la part des artistes risquerait de reléguer au second plan l’art dans sa plus simple expression, qui se limiterait alors à une fonction de véhicule de sensibilisation…
C'est vrai aussi. Le courant de conscience et l'art d'improvisation sont selon moi aussi importants que l'art figuratif. 

Avec System Of A Down, vous avez construit entièrement la tournée «Wake Up The Souls» autour de la reconnaissance du génocide arménien. Deux ans plus tard, comment mesures-tu la portée de cette démarche ?
La tournée «Wake Up the Souls» en 2015 restera comme l’un des événements les plus importants de la carrière de SOAD. C'était pour nous un honneur de jouer place de la République à Erevan, en Arménie, à l’occasion du centenaire du génocide arménien. Nous avons profité de cette tournée aux États-Unis et en Europe pour informer sur le génocide
, tout en dénonçant les dénégations du gouvernement turc et l’attitude hypocrite de certains alliés de la Turquie et membres de l’OTAN comme les États-Unis. En effet, ces derniers ont soutenu un régime autocratique qui non seulement falsifie sa propre histoire, mais emprisonne son propre peuple tous les jours. Il est difficile de comparer l’émotion ressentie lors de notre passage en Arménie avec celle des concerts précédents… C’était le point culminant de notre carrière, je dirais.

Sur l’album Toxicity (2001), vous dénonciez déjà les travers de la société américaine tels que la surpopulation carcérale et l’interventionnisme à toute épreuve. Si tu devais refaire Toxicity aujourd’hui, ferais-tu beaucoup évoluer les paroles ?
Je pense globalement que les thématiques développées et les vérités énoncées à travers les paroles restent toujours d’actualité.

giphyTu prends position sur des sujets parfois sensibles. Tes détracteurs et autres adversaires idéologiques te donnent-ils du fil à retordre ?
Les vérités impopulaires comme celles concernant les mesures de contrôle des armes à feu aux États-Unis ont tendance à vous attirer de nombreux adversaires, détracteurs et même ennemis. Leurs paroles et leurs déclarations ne m'influencent pas vraiment, dans l'ensemble. Au fil des années, j'ai appris que les vérités étaient des vérités et qu’il était important de les dire au moment où elles dérangent le plus. Comme lorsque nous avons sorti le clip de Boom,  réalisé par Michael Moore avant le début de la guerre en Irak, ou quand j'ai publié un billet intitulé Understanding Oil à la suite du 11 septembre. Des années plus tard, ma publication est perçue comme une réponse réfléchie à un drame survenu sous l’ère d’un président devenu impopulaire par la suite (George W. Bush, ndlr), mais à l'époque, ça a vraiment fait polémique. Aujourd’hui, sur internet, je n’hésite pas à me servir du bouton «Bloquer».

Parlons cinéma. Les compositeurs de ton standing n’ont en général pas l’audace de fausser compagnie deux minutes aux blockbusters. Ton nom est pourtant associé à un tas de projets très «indés». Peux-tu nous parler du dernier en date, à savoir The Last Inhabitant ?
Tout d'abord, j'apprécie vraiment le fait de pouvoir m’exprimer en tant que compositeur de musiques de films après plusieurs décennies à travailler comme chanteur / auteur-compositeur. Je travaille sur des films indépendants comme sur des films à gros budgets. Ce qui est important pour moi, c'est de «ressentir» le film, le thème, et de me sentir inspiré par la cinématographie, le scénario, la vision du réalisateur, etc. J'ai vraiment aimé le film Tevanik de Jivan Avetisyan, et même avant cela, j’étais touché dans sa première réalisation par sa représentation visuelle de l'humanisme pendant la guerre. C'est ce qui m'a amené à composer la bande-son de The Last Inhabitant. J'ai aussi visité la ville d’Artsakh (ville où se situe l’action du film, ndlr) quelques fois, et j'ai vraiment aimé apercevoir à l’écran des paysages de campagne du Haut-Karabagh.

Franchir le pas et te lancer en politique : envisageable un jour?
Non. Je suis plus utile en intervenant de manière non-partisane, je pense.

Il y a-t-il des petits Français (en dehors de moi) que tu trouves inspirants ? 
Toi en particulier, haha ! Je suis un grand fan de Voltaire et de Victor Hugo.

Pour finir, récapitule-moi tes chantiers en cours et à venir.
Je sors deux bandes-son en novembre : Intent to Destroy et Furious - The Legend of Kolovrat, deux films que sur lesquels j’ai travaillé entre la fin de l'année dernière et le début de celle-ci. Je vais composer dès maintenant pour une autre série de films, profiter d’un nouveau séjour en Arménie, lancer une marque de café moderne arménienne intitulée "Kavat », débuter de nouvelles aventures dans le design et enfin travailler sur un film que je fais avec un ami, qui est sur ma propre carrière.

- ET MAINTENANT TOUT DE SUITE, LA PLAYLIST ENGAGÉE DE SERJ TANKIAN -
Tous ces morceaux sont  diffusés dans l’émission de radio d’Axis Of Justice, le collectif de Serj.

1) Serj Tankian – Empty Walls

2) The Nightwatchman – One Man Revolution


3) Megadeth – Peace Sells


4) The Foo Fighters feat. Serj Tankian – Holiday In Cambodia


5) The Clash – Washington Bullets


6) OutKast - B.O.B.


7) Rage Against The Machine – Guerilla Radio


8) System Of A Down – Aerials


9) Faith No More – War Pigs


++ Suivez Serj Tankian sur TwitterFacebook, Instagram
 et sur son site officiel.
++ Retrouvez sur Facebook l’actu du film The Last Inhabitant.

Merci à Jivan Avetisyan, ainsi qu’à Serj pour sa disponibilité.
Crédit photos : Shayan Asgharnia.