Si vous avez plus de 50 ans, il est probable que vous n'ayez jamais regardé de stoner movie autrement que de manière ouvertement ironique, le regard vide et la conscience toute chamboulée par tant de gags crétins et de discussions perchées. Ce qui fait de vous 1) une personne de son temps et 2) un être faible et méprisant. Car non ! les stoner movies ne se limitent pas forcément à un ramassis de séquences mettant en scènes de gros fumeurs de joints rêvant de se taper la girl next door et destinées à s’imposer comme cultes chez les inconditionnels du so bad it’s good entre deux épisodes de la saga Sharknado.

Génération rebelle
Comme dans tout genre et sous-genre, on trouve en effet de tout : du consternant et du brillant, du divertissant et de l'expérience pure. L'idée étant simplement de savoir s'orienter et se repérer, tant les stoner movies ont su fonder un monde absurde et vaste, sublimement grossier, et parfois plus à même de manier ce psychologisme et ce sentimentalisme qui ont fini par envahir une grande majorité des films qualifiés «d’auteurs». Oui, messieurs les réacs, le stoner movie, ce n’est pas exactement comme un gros bang : un truc que l’on se partage entre potes et qui vient transformer les ados qui le consomment en troufions déjantés et un peu obsédés sexuels. C’est dingue, déroutant, parfois burlesque, globalement merveilleux et, ce qui pouvait apparaître sur le papier comme une lubie, une expérience limite, se révèle au contraire d’une profondeur parfois subtile. Un peu comme si les personnages d’Ali G, Dazed And Confused, Super High Me, Puff Puff Pass ou Supergrave multipliaient les soirées de défonce, de sexe et de beuveries uniquement dans le but d’exister, d’incarner un rôle (peu importe lequel) dans une société de toute façon régie par des codes.

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De la drogue, du sexe et un Dude
Prenons, par exemple, The Big Lebowski, le Citizen Kane du stoner movie, la référence absolue : considéré comme un échec critique et commercial à sa sortie en 1998, ce pastiche du roman Le Grand Sommeil de Raymond Chandler, et donc des films noirs chers aux frères Coen, ne met rien d’autre en scène qu’un quadragénaire flemmard, à l’aise dans son peignoir et ses chaussettes, et dont le quotidien se résume à fumer de la weed, à enchaîner les shots de White Russian et à se rendre au bowling avec ses potes. Pourtant, inutile de dire que toute une génération connaît bien mieux les répliques du Dude que celles de n’importe quel film de Philippe Garrel ou de Tarkovski. Au point d’avoir été considéré en 2002 par le journaliste Steve Palopoli comme le «dernier film culte du XXème siècle, ou le premier du XXIème siècle». Au point, surtout, d’avoir envahi la pop culture et d’avoir donné naissance à une étonnante religion : le dudéisme.

D'autres films gagnent eux aussi leurs lettres de noblesse en mettant à l'honneur de grandioses scènes de défonce, des losers magnifiques et des répliques cultes : «J’me dis que si j’me déchire la tête, j’déchire le test, donc j’aurai des notes qui déchirent» (How High) ; «Un drogué est paré à toute éventualité. Il peut voir sa grand-mère morte grimper le long de sa jambe, un couteau entre les dents. Mais personne ne peut avoir assez de cran pour soutenir un trip pareil !» (Las Vegas Parano) ; «T'aurais jamais dû me faire confiance, je suis complétement défoncé» (Ted) ; «Tu veux dire qu'on est en train de fumer de la merde de chien ?» (Up In Smoke). Toutes ces phrases sont aujourd’hui élevées au rang de cultes, presque au même niveau que n’importe quelles punchlines de Young Thug – une spéciale d’ailleurs pour tous ces rappeurs qui ont fait une apparition dans divers stoner movies, d’Ice Cube à Snoop Dogg, en passant par Method Man et Redman.

Recyclage pop
Mais l’intérêt des stoner movies ne se limite pas aux réflexions plus ou moins poussées sur la défonce. Si ces films méritent d’être regardés, voire d’être analysés, c’est aussi parce qu’ils parodient avec brio différents long-métrages salués par la critique ou le public. Inutile d’avoir un Bac+5 en études cinématographiques pour comprendre que Scary Movie n’est rien d’autre qu’une adaptation loufoque et vulgaire des codes en vigueur dans Scream ou dans n'importe quel film d'horreur destinés aux ados, que Délire Express s'approprie les schémas narratifs des comédies d'action eighties (Le Flic de Beverly Hills, 48 heures) ou que Spoof Movie se moque avec brio et une flopée de blagues potaches des hood movies en vogue dans les années 1990 (Menace II Society, Boyz N The Hood, Poetic Justice).

L’autre grand intérêt des stoners movies, c’est aussi d’avoir toujours su révéler de futures stars. Et là, les exemples ne manquent pas : il y a bien sûr Matthew McConaughey dans Dazed And Confused (1993), Ashton Kutcher dans Eh Mec ! Elle est où ma caisse ? (2000), ou encore cette flopée d'acteurs réunis en 2001 dans Wet Hot American Summer et sur le point de devenir les nouveaux poids lourds de la comédie US (Paul Rudd, Marguerite Moreau, Bradley Cooper ou Michael Ian Black). Pas un hasard si Netflix avait décidé d'adapter le film en série en 2014 (avec Jason Schwartzman, Kristen Wiig et Michael Cera en plus au casting) et de laisser carte blanche aux deux réalisateurs David Wain et Michael Showalter, dont le style surréaliste, mélange de situations improbables, d’étourderie délirante et d’inadaptation sociale, avait déjà fait ses preuves entre 1998 et 2007 : une époque où les deux Américains réalisent plus de 27 court-métrages. Ce qu’on y voit ? Des blagues alambiquées, un peu bancales, mais toujours drôles, efficaces et des dialogues qui doivent plus à une tradition de films d'acteurs qu'aux codes du film d'auteurs.

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Superhigh
Il est ainsi impossible de comprendre la comédie américaine contemporaine sans se pencher sur ce berceau idéal, qui a non seulement révélé un nombre incalculable de comiques, mais qui leur a également offert leur premier grand rôle. Des acteurs qui, même devenus stars, n’ont jamais renié un dernier petit tour dans le genre qui a contribué a les révéler – à l’image de Seth Rogen, Jonah Hill, James Franco et Craig Robinson qui, en 2013, se réunissent le temps d’un C’est la fin filmé à l’arrache, ultra-référencé et chargé en pitreries baroques. Bref, ça se moque ouvertement du conformisme, le rythme est étrange, répétitif, parfois sans logique et rappelle que les chef-d'œuvres de ce sous-genre cinématographique qu'est le stoner movie n'ont cessé de faire des petits depuis plusieurs décennies. Après tout, ceux qui ont vu et revu Ashton Kutcher et Seann William Scott (alias Jesse et Chester) partir en quête de leur voiture, égarée suite à une soirée trop arrosée, savent à quel point Very Bad Trip doit tout à Eh mec ! Elle est où ma caisse ?. Mais ça, il n'y a que les fumeurs de pétards, les dévoreurs de White Castle devant Harold et Kumar ou les éternels adolescents qui rêvent de se taper la canon du lycée qui semblent vouloir l’admettre.

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