Le Hausverbot, littéralement interdiction d'entrer, est la sanction infligée par les videurs du Berghain à ceux qui vont vraiment trop loin. On ne parle pas de consommation de drogues ou de sexe en public, on parle de vraiment aller trop loin.

Il existe trois grandes infractions qui valent bannissement dans le club berlinois : vente de drogues, prise de photos et surtout consommation de «G» (GHB ou GBL). Un premier Hausverbot vaut trois mois d'interdiction de Berghain, un second, six mois et un troisième vaut exclusion à vie : le terrible Hausverbot für immer. Inutile de préciser qu'il n'existe pas de possibilité de faire appel.

La guerre contre le G

Le G est devenu un sujet extrêmement sensible dans la sphère clubbing berlinoise. Le GHB est connu en France pour être «la drogue du viol». Mais le GHB (et son précurseur le GBL) est aussi de plus en plus utilisé comme une drogue récréative grâce à ses vertus euphorisantes et l'afflux de libido qu'elle entraîne. Le problème est que les clubbers berlinois ne savent pas toujours s'arrêter et le collapse est vite arrivé. 

Depuis environ deux ans, le Berghain mène une politique d'une extrême sévérité avec le G. Si vous vous faites prendre à l'entrée avec des ecstas, un pochon de speed ou de kétamine, on vous demandera simplement de dégager avec, ou de rentrer sans. Avec une bouteille de «G», la sentence sera immédiate : on prendra une photo de vous, qui sera ensuite placardée dans le local des videurs, et Hausverbot. Bye-bye et rendez-vous dans trois mois.

«C'est pour un ami»

Sur le groupe Facebook des habitués du Berghain, un internaute, inquiet, pose cette question sous les likes rieurs: «C'est pour un ami: combien de temps dure exactement un Hausverbot ? 3 mois ou 12 semaines ?». Le débat fait rage et impossible d'avoir la vraie réponse. Difficile de se présenter devant les videurs avant la fin de son excommunication et de se ramasser un "Nein" comme le premier touriste venu.

Un autre banni pose un problème mathématique de haut vol: «La même question me hante : je me suis mangé un Hausverbot de trois mois le 23/7. Est-ce que je peux y retourner dimanche prochain, le 23/10 ou c'est trop juste ? Allez, je vais le tenter💪😂 ». Yolo, mec.

«Ce serait mieux de se concentrer sur les choses positives»

Mais que peuvent bien faire les Hausverbot un dimanche, alors que tous leurs potes sont au Berghain ? Existe-t-il un club de rencontres des Hausverbot anonymes ? Se retrouvent-ils tous les dimanches à Boxhagener Platz, à proximité du Berghain, pour se faire un brunch ? 

Il existe en tout cas un groupe Facebook secret des Hausverbot, avec 25 personnes (ce qui n'est qu'une infime minorité du bataillon des bannis). La présentation ressemble à celle d'une réunion d'anciens drogués en désintox : «Vous pouvez parler de ce que vous voulez ici, mais ce serait mieux de se concentrer sur les choses positives [...] au lieu de se plaindre de ce qui est arrivé et ce qui ne pourra pas être changé. Ceci étant dit, on a tous besoin de se plaindre à un moment, ça fait partie du processus».

Des vertus du Hausverbot

Le créateur du groupe Facebook Matthew* a purgé sa peine et est de nouveau admis au Berghain. Il vit depuis six ans à Berlin et trouve, avec du recul, qu'il y a un avant et un après Hausverbot dans sa vie perso. Comme une rédemption.  

«Je me suis fait choper un lundi à midi, un de ces interminables week-end où le club est ouvert trois jours de suite. Le coup classique : je suis sorti du club et en rentrant, j'avais oublié de planquer ma bouteille de G. En fait, c'était le parfait moment pour moi pour me prendre un Hausverbot. J'avais quitté mon job y a 6 ou 7 mois et je faisais la fête tous les week-ends sans m'arrêter. Quand j'ai été banni du Berghain, je me suis dit "OK, très bien, j'ai cette idée de boîte à lancer, je vais me concentrer là dessus et je vais arrêter les conneries".»

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La queue du Berghain, vue par l'artiste Nicola Napoli.

Le Hausverbot agit comme une cure de désintoxication, un retour aux vrais plaisirs de la vraie vie du dimanche. Mais Matthew brise le mythe des brunchs entre bannis en larmes. 

«J'ai plein d'amis qui ont reçu la même sanction. Et je pense que la plupart ont surtout réalisé qu'ils devaient porter l'attention sur autre chose que sur ce microcosme du Berghain. L'idée, plutôt que de passer son dimanche avec d'autres Hausverbot, c'est de faire vraiment autre chose, avec des personnes d'autres cercles que celui de la fête et la techno.»

Un rite de passage à Berlin

Les anciens bannis gardent plutôt un bon souvenir de leur Hausverbot, qui n'est pas loin d'être vu comme un accomplissement dans la vie berlinoise. Joshua* s'est fait choper un jour au bar du Berghain. Alors qu'il manipulait son sac pour chercher son téléphone, sa bouteille de G est tombée au sol. Pas de chance, un videur était juste derrière. Trois mois ferme.

«Je ne me sens pas spécialement honteux d'avoir été banni du Berghain. Je connais plein d'amis qui l'ont été à un moment ou à un autre, donc à la fin ça devient plus une blague entre nous qu'autre chose. D'une certaine manière, c'est presque comme un rite de passage à Berlin.»

Un rite de passage dans la vie berlinoise ? Il y a de ça, même si l'expression ne manquera pas de faire sursauter les très nombreux clubbers qui ne touchent pas au G, voire qui y sont totalement opposés. Matthew défend la politique rigoriste du Berghain sur le sujet.

«Au Nouvel An 2016, c'était vraiment n'importe quoi, j'ai vu tellement de gens collapser sous G. Le lendemain, sur mon fil Facebook, c'était une avalanche de statuts "je me suis fait Hausverbot". Et quelques semaines plus tard, je trouve que ça allait mieux au Berghain, il y avait beaucoup moins de gens au bord du «collapse» et c'est positif pour tout le monde. Je sais que beaucoup ne le comprennent pas ainsi mais les videurs du Berghain le font pour notre bien, pour notre santé.»

Conseil de base : se faire Hausverbot en été

Il y a clairement une saison pour un Hausverbot heureux. «J'ai eu de la chance dans mon malheur, mon Hausverbot a eu lieu au début de l'été. Donc il y avait plein d'autres supers fêtes en open-air où aller le dimanche», raconte Joshua. A contrario, le mois de novembre est sans doute le pire moment pour se prendre un bannissement. L'hiver, le choix de clubs se réduit quelque peu à Berlin et les Stammgäste (habitués) du Berghain ont tendance à ne jurer que par leur club préféré.

Heureusement, certains se mobilisent pour aider les Hausverbot sevrés de clubbing. L'hiver dernier, l'Arena Club a lancé une fête techno baptisée «Houseverbot» (house interdite), qui a depuis été arrêtée. Était-ce seulement pour le jeu de mots ou pour accueillir les naufragés du Berghain? On raconte en tout cas que le G y coulait au robinet.

* Les prénoms ont été modifiés, parler du Berghain dans la presse étant sans doute aussi un motif de Hausverbot.