Martin Dupont4Peux-tu revenir sur tes concerts en première partie de Siouxsie And The Banshees et des Lounge Lizards ?
Alain Seghir (Martin Dupont) : Ce qu’il faut savoir, c’est qu’on n’a jamais démarché. À chaque fois que l’on a fait un concert, c’est tout simplement parce qu’on a été sollicité. Par exemple, si on a ouvert pour Siouxsie à Montpellier, c’est parce que la salle nous avait déjà contactés pour jouer en première partie des Lounge Lizards quelques mois plus tôt et que ça c’était très bien passé. Déjà, parce que j’adorais le côté décalé de ce groupe, ni vraiment jazz, ni vraiment rock. Et puis parce que je vouais une admiration sans faille à John Lurie, qui dégageait en vrai ce que l’on peut s’imaginer de lui en voyant les films dans lesquels il a tourné pour Jim Jarmusch.

L’ambiance durant ces concerts était comment ?
À chaque concert, l’ambiance était sympa. À Marseille, ce qu’on appréciait, c’est que le public était déjà acquis : la salle était pleine, le concert était retransmis à la radio et le public se comportait en méga fan, sans pour autant se prendre au sérieux, plus dans l’idée de s’éclater et de délirer. À Montpellier, en revanche, c’était différent. On avait tout à prouver. Ce dont je me souviens, c’est que notre concert en première partie de Siouxsie a foutu une claque aux spectateurs. L’ingé-son avait laissé le même volume sonore pour nous que pour Siouxsie et ça a choqué tout le monde. Dès le deuxième morceau, il a baissé le son de 20 décibels, mais l’essentiel était là : on avait réussi à capter l’attention.

Je crois savoir que votre dernier concert à Marseille n’était pas mal non plus…
Oui, c’est vrai qu’on l’avait couplé avec un défilé de mode. Beverley (Jane Crew, membre de Martin Dupont, ndlr) avait une pote qui gérait la carrière de mannequins et on en avait profité pour les faire défiler entre nous pendant le concert. Ça avait étonné tous les spectateurs. Moi-même, j’avoue avoir passé pas mal de temps à les regarder se dandiner pendant le show…

Tu parlais de John Lurie. C’était comment de traîner avec lui ?
Je me souviens qu’il m’avait proposé de la coco et qu’il était étonné que je décline sa proposition. Il m’avait dit : «Et tu vas réussir à jouer comme ça ?» - comme si c’était impossible de se produire sur scène sans être sous psychotropes ! (Rires) Après le concert, nous sommes tous partis faire la fête à l’hôtel, avec des vrais moments de rires dont je ne me souviens plus forcément des raisons. Ce qui est sûr, c’est que c’était vraiment un bon moment, plein de respect, sans que John et les autres membres des Lounge Lizards nous prennent de haut à un seul moment. Le truc qui fonctionnait entre nous, je pense, c’est que l’on appréciait mutuellement nos côtés décalés. Enfin, eux je pense qu’ils appréciaient aussi le fait que je sois accompagné par trois filles au sein du groupe... (Rires) D’ailleurs, ce concert en première partie des Lounge Lizards a été le seul que l’on ait joué à quatre sur scène.

Justement, tu peux revenir sur la fin de Martin Dupont ? Tout est lié à des histoires de cul, non ?
En fait, Catherine (Loy, ndlr) faisait un peu la tronche, je venais de la quitter pour Beverley et, à raison, elle le vivait assez mal… Ce qui est fou, c’est qu’au départ, j’étais très amoureux d’elle, j’avais même fondé Martin Dupont en partie pour être en permanence à ses côtés. Mais quand j’ai rencontré Beverley, grâce à elle d’ailleurs qui voulait me la présenter depuis quelques mois, ça été le flash absolu. Ça été difficile à accepter pour Catherine : elle qui se sentait sur-aimée pendant un temps se sentait désormais abandonnée. Elle le vit d’ailleurs encore très mal aujourd’hui, et n’aime pas que cette histoire soit mentionnée dans les articles… Quant à Beverley, on a fini par divorcer en 2000. J’avais accepté un poste en Normandie pour être plus proche d’elle après qu’elle ait déménagé à Londres, mais on avait des envies différentes. Bon, on est resté amis, c’est déjà bien.

Lorsque Martin Dupont arrive sur la scène musicale, la presse encense Taxi Girl et le Marquis de Sade. Comment expliques-tu ne pas avoir connu le même succès que ces groupes-là ?
Il y a deux raisons à cela. La première, c’est simplement qu’au lieu de prendre un mec branché comme manager, j’ai choisi de confier cette tâche à l'un de mes potes qui n’avait que peu de contacts avec les circuits parisiens et rennais. La deuxième, c’est que j’étais très attaché à mon métier ; j’adorais opérer, je voulais apprendre en permanence et ne prenais donc pas la musique au sérieux. Pour te dire, quand mon pote m’appelait pour me dire qu’il avait réussi à trouver une interview ou un show, j’étais toujours à un autre endroit. Je suis donc le grand responsable de ce manque de professionnalisme propre à Martin Dupont.

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Il y a une partie de toi qui regrette de ne pas avoir eu accès à ce succès ?
Non, et tu sais pourquoi ? Parce que je ne pouvais pas m’imaginer avoir le même succès ou la même attention que le Marquis de Sade et tous ces groupes rennais. Ce n’est pas un complexe d’infériorité, attention, c’est juste que je n’avais pas envie de me prendre au sérieux, d’où le nom également de Martin Dupont. Aujourd’hui, on me dit que c’est un nom génial, mais à l’époque, tout le monde nous disait que ça nous desservait… Du coup, on n’avait que les pochettes pour nous faire repérer par ceux qui ne connaissaient pas notre musique. Et là encore, on était à l’opposé de ce que pouvaient proposer les artistes dont tu parles, souvent très proches de mecs comme Kiki Picasso. Moi, j’adorais les peintures et les différents travaux d’Yves Cheynet. Je voulais que ses œuvres illustrent nos pochettes.

Tu penses qu’en étant un peu plus professionnel, la carrière de Martin Dupont aurait pu être différente ?
Le truc, c’est que je me disais qu’il y avait peu de chance que je gagne aussi bien et aussi facilement ma vie en tant que musicien qu’en tant que chirurgien. Je pense que mon calcul était loin d’être mauvais, d’ailleurs, mais c’est vrai aussi que je n’imaginais pas du tout l’impact que pouvaient avoir nos chansons. À l’époque, je composais essentiellement des titres quand j’avais le cafard, à cause de mon travail ou de mes relations sentimentales. Du coup, je m’enfermais dans la baraque au fond du jardin de mes parents, j’y restais jusque 2 heures du matin et je diluais mon anxiété dans la musique. Encore une fois, à aucun moment j’aurais pu me douter que certains de ces titres toucheraient des gens, comme ce DJ Allemand qui a fini par remixer l'un de mes morceaux après qu’une fille de Los Angeles dont il était tombé amoureux lui avait confié adorer cette chanson qui n’était qu’une démo pour nous.

En fait, ta démarche colle plutôt bien au début des années 1980, une époque très portée sur le DIY
Oui, c’est vrai qu’on s’inscrivait dans la démarche de l’époque. Mais on était des vrais musiciens à la base ! Moi, par exemple, je jouais de la basse dans des groupes de rock et de jazz avant Martin Dupont. Je jouais sur une fretless, ce qui demandait beaucoup de justesse et de technique. Seulement, j’ai fini par m’en lasser, par vouloir privilégier l’émotion à la technique. C’est pourquoi je me suis mis aux synthés, dont je ne connaissais rien mais qui me permettaient cette spontanéité. Un vrai pianiste n’aurait jamais joué comme moi, je peux te le dire. Mais il y avait un côté furieux, artisanal, quelque chose que j’appréciais. Comme lorsque je jouais du saxophone avant que Beverley ne prenne le relais. Ça collait à l’époque.

Tu te sentais proche de Camera Silens, de KaS Product ou des Olivensteins ?
J’adorais KaS Product. On était sur une même date à Avignon une fois, et mon manager a tout fait pour que l’on se rencontre et que l’on fasse une date ou plus ensemble. Sauf que moi, très con, j’étais en train de faire écouter des sons de Martin Dupont à des fans dans ma voiture, et j’ai complètement manqué le rendez-vous… C’est bête parce que ça aurait permis d’accélérer des trucs - KaS Product passait quand même sur France Inter à l’époque. On a fini par se recroiser le jour de la projection du film Des Jeunes Gens Mödernes, dont Just Because sert de générique. C’était au MK2 de Paris et j’ai pu me rendre compte à quel point les gars de KaS Product sont des gens supers. J’ai beaucoup d’estime pour eux.

Dans les années 1980, on a l’impression que la scène new-wave française éclate de partout. C’était comment à Marseille ?
Il n’y avait pas grand-chose. Marseille avait surtout une petite scène rock et hard-rock à l’époque, mais pas vraiment d’artistes électroniques. Il y avait certes un deuxième groupe qui a assuré les backing vocaux de notre deuxième album, et dont la chanteuse a été la maîtresse de Martin Gore pendant un an, mais ce n’était pas vraiment dans la veine new-wave. Pour le reste, ça ne dépassait jamais la réputation d’un quartier spécifique. Et puis le hip-hop est arrivé et a pris le dessus sur tout le reste. Ce qui est marrant, c’est que le rap a explosé à Marseille grâce à IAM, dont je connais très bien le travail grâce à Imhotep. Avant qu’il ne forme le groupe, on allait ensemble s’acheter des vinyles à Londres, sur Camden ou autre. Ils m’avaient filé leur première cassette à l’époque, quand le côté quartier n’était pas encore mis clairement en avant. Avec le recul, je crois que c’est ce que je préfère encore d’eux.

D’ailleurs, certains de tes titres ont été samplés par les plus grands producteurs hip-hop actuels, de Madlib à Kanye West. Tu as été contacté pour ça ? Ça t’a rendu riche ?
Avec Kanye West, tout a été réglo : il est passé par Minimal Wave, Veronica Vasicka (la boss du label américain, ndlr) m’a appelé pour me dire qu’elle avait une proposition sur de la production grand public et m’a demandé si ça me dérangeait d’autoriser le sample. Moi, j’étais heureux, l’idée me plaisait. Bon, ça ne m’a pas rendu riche, j’ai touché à peine 2 500 euros en cash, mais quand Theophilus London est venu jouer son concert à Marseille, il a interprété le morceau que lui avait composé Kanye West et il a commencé à dire que Martin Dupont avait changé sa vie, que Kanye West lui avait fait découvrir un excellent morceau.

Tricky a également samplé un de tes morceaux...
Là, c’était plus compliqué. Il a utilisé le sample de Just Because sans me prévenir, ni me mentionner… Avec Minimal Wave, on n’était pas très content. On a essayé de faire déboucher ça sur un travail commun, mais le label de Tricky a fini par presser à nouveau le disque en enlevant le sample et en ajoutant trois-quatre notes de synthés pas terribles. C’est dommage d’en être arrivé là.

Your Passion, votre premier 45T, a été produit par une association marseillaise. C'était galère de réunir l'argent nécessaire à l'époque pour produire un disque ?
Ce n’était pas tellement une question d’argent. C’est juste que j’avais fait des cassettes pour pouvoir avoir une trace de ma musique et les faire écouter aux copains. Ça a fini par créer un noyau de fans et un pote à moi, super branché musique, notamment sur Factory Records ou 4AD, a eu l’idée de fonder un label pour diffuser ça à plus grande échelle et rassembler les gens autour d’un même projet. Ce pote, c’est le père de Violaine Schütz, une journaliste musicale assez connue aujourd’hui. J’ai une vraie gratitude envers son père, c’est en quelque sorte grâce à lui que l’aventure Martin Dupont a pris forme.

Bien avant Martin Dupont, il paraît que tu as chanté pour le Pape à sept ans. Tu peux revenir sur cette histoire ?
Je suis entré dans un pensionnat catholique très dur à l’âge de six ans, donc ça devait être un peu plus tard, vers mes dix ans. En revanche, je me rappelle très bien la chapelle remplie avec tous ces gens habillés de leurs belles tuniques et ce grand orgue au-dessus duquel on devait chanter du Jean-Sébastien Bach. Ça été une pure ivresse musicale, ça m’a rendu sensible à la musique, d’où qu’elle vienne. Ce qui est marrant, c’est que lors de ce voyage en Italie, je me suis paumé dans les rues de Rome. J’étais parti acheter des clopes pour pouvoir les revendre et me faire un peu d’argent, mais j’ai raté le départ du car… Heureusement, un groupe néerlandais passait par là et a fini par me ramener auprès de ma chorale. Je me suis pris une grosse rouste, mais ça n’est pas allé plus loin. Et aujourd’hui, quand j’y repense, je me dis que cette histoire est quand même assez folle ! (Rires)

En termes de folie, il y a aussi cette fameuse carte Supermax que tu as créée pour le Yamaha DX7 et qui a été utilisée par Jean-Michel Jarre…
Oui, enfin, on a fini par faire faillite avec ce projet, donc ce n’est pas forcément un bon souvenir… En fait, je m’étais associé avec un pote, le vrai génie de l’histoire, qui avait écrit le programme des fonctions que j’avais imaginées. Pour ça, on avait monté une boîte qui marchait très bien en France, mais pas du tout aux États-Unis. On s’est donc associé avec un distributeur américain, qui était en faillite sans qu’on le sache. Ça nous a planté. On a ensuite tenté de se relancer en allant montrer notre idée lors d’un immense salon à Francfort, mais on a fini par se faire doubler par des Européens et des Américains. Puis le fisc nous est tombé dessus et a mis fin à l’aventure. Bon, ça m’aura au moins laissé le temps de mener la grande vie lors de mes séjours aux États-Unis, au cours desquels je dormais dans des hôtels de luxe et louais des Chevrolet.

Et aujourd’hui, pourquoi revenir avec de nouveaux morceaux sur Minimal Wave ?
C’est une idée de Veronica. À la base, cinq labels voulaient ressortir les albums de Martin Dupont. Ça a failli se faire avec un mec de Paris, avant qu’il ne me plante et ne donne plus aucune nouvelle à personne. Puis on m’a conseillé de signer chez Minimal Wave, on me disait que le label avait une visibilité à l’international. Sa vision me plaisait également, elle a tout de suite compris que j’étais plus dans une volonté de rassembler les gens que de me faire de l’argent.

Un EP commun avec Mick Wills est également sorti il y a peu.
Oui, c’est assez de dingue de voir à quel point cet EP ramène un public complètement différent de celui de Martin Dupont. Ce sont des kids qui achètent des vinyles et écoutent de l’électro, ça nous ouvre à une nouvelle fanbase et j’en suis très étonné. Pareil pour ce fameux album tribute produit par Boredum. Je ne sais pas trop où c'en est, ni quand ça va sortir, mais l’intention me plaît beaucoup. Je n’aurais d’ailleurs jamais cru ailleurs entendre des gens rendre hommage à la musique de Martin Dupont…

C’était important pour toi de revenir à la musique, de mettre un peu ton activité de chirurgien plastique en retrait ?
Oui, j’ai envie de me dégager davantage de temps. J’ai recruté il y a peu un jeune associé qui commence à être fonctionnel et qui devrait me permettre de mettre en place mon plan : faire tourner la structure à trois, opérer moins mais plus cher et avoir assez de temps pour répéter, produire de nouveaux morceaux et faire les choses dans les règles. C’est un équilibre à trouver, mais je sais aussi que la reformation de Martin Dupont signifie beaucoup pour les autres membres de Martin Dupont.

++ Broken Memory, A tribute to Martin Dupont est disponible depuis le 25 septembre.
++ Les titres de Martin Dupont sont en écoute sur Deezer et Spotify, et toutes les actualités du groupe sont à retrouver sur Facebook et MySpace.