On entend souvent dire que l'industrie du disque est cruelle. Rêves brisés, carrières mortes-nées et destins compromis jonchent le chemin laissé derrière elle par cette impitoyable "machine à fric". Et si certains d'entre eux parviennent à s'extirper des rouages de cette dernière, ce n'est jamais sans livrer une lutte acharnée dans le but de regagner la liberté.

Le 4 septembre 2002 scellait l'union d'une popstar à son public : ce soir-là, les Américains disent "oui" à Kelly Clarkson, une Texane d’à peine 20 ans qui participait par hasard à un nouveau télé-crochet. A l’époque, son appartement vient de prendre feu, et la jeune fille espère devenir choriste grâce à l’émission et pouvoir payer ses factures. Mais après deux mois de compétition, elle devient le nouveau rejeton de la pop américaine, décrochant un contrat de six albums sous les yeux de téléspectateurs conquis (9 millions d'entre eux votent pour elle ce soir-là).
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Sa victoire est étroitement liée à l’histoire d’American Idol, qui inaugure ce soir-là la première d’une longue série de finales (une quinzaine avant son annulation en 2016). American Idol est l’adaptation du concours de talent anglais Pop Idol, produit par Simon Fuller, ancien manager des Spice Girls ; l'équivalent français du show est connu sous le nom de Nouvelle Star. D’abord programmée pour occuper les plages estivales désertes de la chaîne Fox, l’émission est ensuite déplacée au mois de janvier face à l’ampleur du phénomène. Près de 23 millions de personnes assistent à la victoire de Kelly Clarkson, installant la franchise comme une valeur sûre en termes d’audience, devant laquelle même celle - pourtant vertigineuse - des Oscar doit parfois s’incliner.

Pendant toute la première saison de l'émission, on fait reprendre à Kelly les grands noms du rhythm and blues, d’Aretha Franklin à Marvin Gaye. Et pour cause : la candidate maîtrise à la perfection le mélisme, ces multiples changements de notes sur la même syllabe que l’on appelle familièrement "faire des vibes" chez les divas du genre, ainsi que le growl, sorte de grognement instauré par les chanteurs de jazz.

Pourtant, lorsque sort son premier album, la Kelly qu’on a pu entrevoir s’efface au profit d’une simple chanteuse sans relief, au service d'un album insipide. Une déception incarnée par son single A Moment Like This, pendant musical d’une Unicorn Pizza, sucré et indigeste au possible. En anglais, on qualifie le titre de "schmaltzy", c’est-à-dire excessivement émotionnel. Il contient même une modulation, cette pratique très en vogue dans les ballades des années 80 qui consiste à changer de tonalité vers la fin de la chanson.

Si ce premier essai non concluant a ainsi vu le jour, c’est parce que Kelly Clarskon est l’exemple type d’une superstar made in USA : son patronyme aux consonances typiquement américaines tels que "Patty Macdonald" ou "Teddy Parker", son parcours digne d’un conte de fées et sa bonhomie permanente que rien ne semble entacher. La marque Kelly Clarkson™ est élaborée comme la concoction d'une marmite dans laquelle on a mis les tous les ingrédients d'une popstar : on lui fait chanter des titres écrits par ses collègues Christina Aguilera et Avril Lavigne, lui flanque des danseurs et une chorégraphie dans les pattes lors de son retour dans l'émission et choisit un de ses morceaux pour promouvoir le blockbuster britannique larmoyant Love Actually.

Kelly Clarkson est bridée dans son potentiel, mais en tant que choix du public, elle se doit endosser son rôle d’entertainer jusqu’au bout. Et les premiers signes de conflit entre l'industrie musicale et sa création se font rapidement sentir. Ainsi, un contrat peu scrupuleux réalisé en amont stipule que le gagnant d’American Idol doit interpréter l’hymne américain à une commémoration pour le premier anniversaire des attentats du 11 Septembre. Dans  la presse, Kelly émet des réserves : "Ce serait terrible si quiconque pensait que je suis là pour vendre quoi que ce soit. Je ne chanterai pas à cet événement." Malgré ses appréhensions, la nouvelle favorite du pays ne peut se retirer de l’événement. En prime, la production lui prépare en parallèle une pseudo-carrière d’actrice en la faisant jouer l’été suivant dans une comédie romantico-musicale basée sur les finalistes de l'émission, considérée comme l’un des pires films de l’histoire du cinéma américain sur l’agrégateur de critiques Rotten Tomatoes.

En 2004 sort son second album, Breakaway ("la fuite", en anglais). On envoie Kelly en Suède pour travailler avec la légende de la pop Max Martin et son protégé encore inconnu, Dr. Luke. De leur rencontre naîtra le tube Since U Been Gone, conçu comme une réponse plus pop au Maps des Yeah Yeah Yeahs, et qui fait l'unanimité, de Pitchfork à NME en passant par le classement Billboard, où il atteint la 2ème place au printemps 2005. Une prestation mémorable - sans danseurs cette fois - aux VMA's la même année finit d'asseoir sa réputation de force sur laquelle il faut compter dans le paysage pop. À l'international, l'énorme succès de la ballade Because of You constituera sa carte de visite.

Avant d’enregistrer son 3ème album, la machine Kelly Clarkson, au top de sa gloire, s'enraye. La chanteuse entame une dépression nerveuse : "Je ne pouvais plus sourire, je ne pouvais plus faire semblant de rien. Je me suis simplement effondrée." Elle révèle en 2017 au magazine Attitude que la pression en coulisses pour qu'elle reste aussi mince que ses consoeurs l'a poussée à bout : "Quand je me suis retrouvée très maigre, j'ai eu envie de mourir. J'étais malheureuse, mais tout le monde s'en foutait, parce qu'esthétiquement parlant, je faisais l'affaire."

Clive Davis, grand manitou de l’industrie alors président de Sony BMG, veut l’empêcher de sortir son prochain album en l’état, le jugeant trop sombre. Forte de son star power nouvellement acquis, Kelly résiste : "Je venais de vendre plus de 15 millions de copies de mon dernier album, mais on n'avait toujours pas envie d’écouter ce que j’avais à dire. Parce que j'ai 25 ans et que je suis une femme." Elle obtient cette fois-ci gain de cause, et l'album sort inchangé. Mais lorsqu'on lui demande de chanter son single à d’une émission caritative pour la lutte contre le Sida, encore une fois, elle refuse. "Nous étions là pour des gens qui meurent et moi j’aurais dû chanter ma chanson amère au sujet d'une rupture ? Et croyez-moi, tout le monde voulait que je la chante. Parce que ces gens sont désabusés et qu’ils n’ont pas d’âme", affirme-t-elle avec véhémence. Très vite, la promo s'arrête et l'album enregistre des ventes décevantes. En conséquent, sa maison de disques la force à retourner en studio avec Dr. Luke pour l’album suivant. En mauvais termes avec le producteur, qu’elle qualifie de "mauvaise personne", Kelly vit mal l’expérience et ne veut pas être créditée sur le dernier hit qu’elle enregistre avec lui, My Life Would Suck Without You, renonçant par là-même à des millions de dollars.

En parallèle, American Idol est en train de perdre de sa superbe. L'émission, largement regardée par un public conservateur, ne fait plus recette. Certaines choses changent pour le meilleur. Ainsi, si lors de la première saison, la production demande à l’un des candidats de passer sous silence toute mention de son homosexualité sur son site personnel, le soupçonnant (officiellement) de chercher par ce biais à ramasser plus de votes à son égard, un candidat ouvertement homosexuel arrive en finale de la huitième saison. Mais lorsque un cinquième "WGWG" (White Guy With Guitar) d’affilée est couronné vainqueur, les audiences atteignent un point de non-retour. Le journaliste et auteur Richard Rushfield dénonce son procédé archaïque : "Il y a une alliance qui se crée entre les jeunes filles et les grand-mères, qui voient l’émission non pas comme un concours pour créer une popstar capable de rivaliser avec les autres en radio, mais un concours de popularité entre les garçons les plus gentils." Des jurés stars comme Mariah Carey ou Nicki Minaj sont appelés en renfort, mais leurs disputes hebdomadaires lassent le public. À l'issue de sa dernière saison, l'ultime gagnant finit par ne vendre qu'à peine 5 000 copies de son album en première semaine. Preuve qu'elle n'est définitivement plus sur la même longueur d'onde que le programme, Kelly Clarkson tourne le dos à ses moeurs traditionnalistes au fil du temps. En 2012, celle qui se décrit alors comme "républicaine de coeur" annonce voter pour Obama une seconde fois, puis se met une partie de ses fans à dos après avoir affiché son soutien à Hillary Clinton aux dernières élections. Kelly se prononce en prime pour la légalisation du cannabis et sort plusieurs titres dont les paroles font d'eux de potentiels hymnes gays.

Fraîchement libérée de son contrat qui la liait à RCA pour six albums (dont un best-of baptisé de façon prémonitoire Chapter One), Kelly s’apprête aujourd'hui à sortir un album de soul aux influences gospel, celui qu’elle assure avoir toujours rêvé de faire. À l'aise dans son corps, elle n'hésite plus à remettre à leur place les trolls qui moquent son poids, et adresse finalement un petit pied-de-nez à l’émission à qui elle doit tout en devenant jurée de The Voice, son principal concurrent. Autrefois pantin contrôlé par l'industrie musicale américaine, Kelly Clarkson a sectionné les fils qui la retenaient prisonnière, adoptant au passage la forme humaine qu'elle convoitait tant depuis le début. Une histoire qui pourrait un jour faire l'objet d'un biopic ou d'un livre de confidences, entraînant ainsi une mise en abyme des plus cathartiques... mais aussi, qui sait, des plus lucratives.*

 

++ Sorti le 27 octobre chez Atlantic Records, The Meaning of Life, son nouvel album, est disponible ici et est en écoute intégrale sur Deezer.