Dans le monde de la BD, on peut dire que tu es le Botticelli du caca. Dans quelle mesure as-tu été influencé par la Renaissance italienne ?
Johnny Ryan : La renaissance italienne ? Euh, pas du tout, enfin, je ne crois pas, je veux dire, inconsciemment peut-être, mais je ne crois pas que je pense à la Renaissance italienne quand je dessine, non.

Non ? Ah, bon, ok, je croyais avoir senti une influence, mais en même temps c’est vrai que je ne suis pas historienne de l’art. Bien, ensuite : selon goodreads.com (sorte d'Evene anglophone, ndlr), Van Gogh a dit un jour : «Il n’y a rien de plus véritablement artistique que d’aimer les gens». Tu es d’accord ?
Non, non, c’est une citation terrible ! Pas d’accord du tout !

Enfin je ne sais pas si c’est de Van Gogh, mais en tout cas c’est ce qu’ils disent sur le site.
Peut-être, mais c’est possible qu’ils aient tout inventé. Parce que d’après ce que je sais de Van Gogh, c’était une espèce de connard bourru, c’est pour ça qu’il était tout le temps seul, et en plus il était mineur de fond, non ? Enfin il était probablement pas très malin.

Il bossait dans une mine ? Ah, je ne savais pas, il faudrait que je lise sa bio Wikipedia en entier.
À l’école on a dû lire Lust for life d’Irving Stone, c’est une fiction inspirée de la vie de Van Gogh, et puis il y a eu un film sur lui avec Kirk Douglas. Mais dans le livre il passait pas mal de temps dans les mines de charbon, genre il était mineur, je crois. Enfin j’en sais rien, en tout cas il avait pas l’air hyper intelligent.

Mais peut-être qu’il était très aimant ?
Non, non, je crois pas non plus. Je crois que c’était une espèce de débile et peut-être qu’il a juste dit ça un jour en étant bourré.

Et les gars de Goodreads étaient là et ils l’ont pris au pied de la lettre, ces cons.
Ouais, ils le suivaient à la trace, ça le rendait dingue !

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Je vois. Au fait, tu dis avoir été inspiré par Robert Crumb, pourtant tu le traînes dans la boue dans tes BD. Vous avez une relation compliquée ?
Oh, on n’a pas de relation du tout, je veux dire, je ne l’ai jamais rencontré. Il a eu une influence sur moi, oui, il fait partie des gens qui m’ont donné envie de devenir dessinateur de BD, mais c’est la nature de mon boulot de titiller les gens pour les faire réagir. Crumb n’est pas le seul dont je me sois foutu de la gueule, il y a aussi Dan Clowes, Chester Brown, et plein d’autres artistes que j’aime bien, en fait.

Pour finir : ce livre, c’est l’oeuvre de la maturité ?
Qu’est-ce que tu veux dire par maturité ?

Euh, ben, je peux te retourner la question : c’est quoi, la maturité, pour toi ?
Oh, ben ça veut dire… être adulte, quoi, alors non, en ce sens, c’est vraiment pas une oeuvre mature. Les gens matures sont beaucoup plus sophistiqués que ça, ils prétendent être au dessus de ce genre de trucs puérils. En revanche, le bouquin regroupe 13 ans de dessins, donc ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu une évolution dans mon travail depuis mes débuts chez Vice.

Donc en fait ton oeuvre a mûri tout en restant puérile, c’est ça (pendant ce temps, Frédéric Fleury, qui est également présent dans la salle, jette des bretzels sur son pote Johnny, ndlr) ?
(Johnny attrape un bretzel et le mange, parle la bouche pleine, ndlr) C’est juste que j’aime bien les trucs marrants. Je ne crois pas que le fait de me marrer de ce genre de choses fasse de moi, ou de qui que ce soit, un idiot. Oui, on peut se dire qu’il faut être complètement attardé pour rire de mes dessins, mais je crois que c’est le contraire ; en fait, je crois même qu’il y a une certaine intelligence là-dedans. Enfin, je préfère me dire ça. (deuxième salve de bretzels, ndlr) Ce bouquin témoigne non seulement d’une évolution sur toute une décennie, mais aussi des changements chez Vice, de la censure… Parce qu’au fil des années, la censure y est devenue de plus en plus importante, donc j’ai dû trouver des moyens de la contourner. Au début, je faisais beaucoup plus de trucs sexuels, mais ils m’ont demandé de me calmer là-dessus, donc je me suis mis à devenir plus violent, parce que la violence, ça ne leur posait pas de problème.

Ah ok, donc la violence et le caca, ça passe, mais pas le cul ?
Ouais, enfin non, le caca, ils aimaient pas trop non plus.

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Et c’est pour ça que tu as fini par te faire virer ?
Ils voulaient arrêter ce genre de trucs. Pendant toute la période où j’ai été chez Vice, il y a eu une foule de changements dans la rédaction en chef ; quand je suis arrivé, c’était Gavin McInnes, l’un des fondateurs du magazine, c’est lui qui m’a fait monter à bord. Ensuite il y a eu Jesse Pearson pendant un certain temps, puis plusieurs rédacs chefs se sont succédés, certains ne restaient qu’une semaine ou deux… À chaque fois qu’un nouveau arrivait, je me disais : c’est bon, là, ils vont se débarrasser de moi, parce qu’ils voulaient à tout prix s’éloigner de l’humour pour devenir une sorte de Newsweek hipster…

Pour devenir plus matures, quoi…
Exactement ! Et finalement, la rédac chef actuelle, Ellis Jones, est arrivée, et trois mois après, ils m’ont dit : «Tu comprends, on veut aller dans une direction un peu différente…». À l’époque, je travaillais sur une série pour Nickelodeon, et Vice, c’était le seul boulot de BD que j’avais gardé en me disant : s’ils me virent, chez Nickelodeon, au moins il me restera ça… Et en fait, c’est Vice qui m’a viré.

Et en ce moment, tu ne fais plus de BD dans aucun magazine ?
Non. En même temps, personne ne me demande. J’ai fait quelques trucs pour le site d’Adult Swim, mais en dehors de ça, rien.

C’est triste.
Bah…

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++ Visuel de Une : Johnny Ryan vu par Frédéric Fleury. Merci à la famille Misma pour ces beaux extraits.
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Prison Pit est disponible aux éditions Huber et Johnny Ryan touche le fond vient de sortir chez Misma.