«Nous vous garantissons que vous n’allez pas vivre assez longtemps pour oublier les choses dont vous allez être témoin et faire l’expérience», dit le slogan sur une affiche a priori anodine de la fin des années soixante. Inspirée des codes visuels en vigueur au sein des magazines soft-porn tels que Playboy, Stag ou Action For Men, celle-ci est censée illustrer les images de Love Camp 7, film réalisé en 1969 par les américains Bob Cresse et Lee Frost. Précurseur d’une esthétique qui s’apprêtait à se populariser dans les années soixante-dix, et particulièrement dans le cinéma italien, ce long-métrage repose sur un étrange concept. Exploitant le triomphe de Rome, Open City de Roberto Rossellini et de The Damned de Luchino Visconti, l’idée, ici, est de se mesurer à un imaginaire nazi tout en faisant la part belle aux délires SM, au fétichisme et aux scènes lesbiennes. Une expression a même été inventée aux États-Unis pour qualifier ce sous-genre  : la “nazisploitation”, quelque part entre les catégories «women in prison» et «sexploitation», ces films sixties à petits budgets jouant sur le cul pour attirer le public dans les salles. Durant les années 70, de  l'emblématique Ilsa, She Wolf Of The SS à Nazi Love Camp 27 et ses scènes de sexe hardcore, de Salon Kitty à Holocauste Nazi, nombreux sont donc ces films situés durant la Seconde Guerre mondiale et mettant en scène des femmes soumises au sein des camps de concentration. 

Salon_Kitty
Il y a d’abord une explication économique à l’émergence de cet érotisme dégénéré. Les distributeurs savent bien à l’époque qu’il est plus aisé de diffuser des images à caractère sexuel si celles-ci sont enrobées dans le cadre d’un scénario en lien avec des faits historiques. Un sujet qui fascine et provoque par excellence + du cul = joli coup marketing. Dans les notes de Ilsa, She Wolf Of The SS, le producteur Dave Friedman (à l’origine de Love Camp 7 cinq ans plus tôt, il est également connu à l’époque sous le pseudonyme de Herman Traeger) joue les profs d’Histoire : «Le film que vous allez voir est basé sur des faits documentés. Les atrocités à l'écran ont été menées comme des "expériences médicales" dans certains camps de concentration lors du Troisième Reich d'Hitler. Bien que ces crimes contre l'humanité soient exacts d'un point de vue historique, les personnages représentés sont des composites de quelques personnalités nazies ; et les évènements décrits ont été condensés dans un espace-temps précis pour des besoins de dramaturgie. (...) Nous dédions ce film avec l'espoir que ces crimes odieux ne soient jamais reproduits.»

Des titres aguicheurs, des femmes aguicheuses et des lames de rasoir
Tout délirants soient-ils, ces films s’appuient aussi vaguement sur des réalités historiques. Avant eux, Portier de nuit de Liliana Cavani avait le premier osé mettre en scène les bordels des camps nazis, et une relation SM scandaleuse dans ce cadre. Toujours rejetée par Rosenberg et Hitler, l’existence de bordels dans les camps de concentration a depuis été documentée historiquement. D’abord par Henrich Himmler, qui en aurait ordonné la création en 1941, puis par Albert Van Dijk, un ancien prisonnier de Buchenwald, qui a avoué être tombé amoureux d’une prostituée blonde du nom de Frieda lors de son passage dans les camps de la mort. À partir de 1942, on estime que 200 à 300 prisonnières non juives ont été forcées à donner leur corps dans dix bordels de camps entre l’Allemagne, la Pologne et l’Autriche, tandis que les gardes vérifiaient par un trou si l’acte sexuel se déroulait uniquement en position couchée, comme le règlement le stipulait. Autre fait quasi-inconnu avant le livre polémique de Thor Kunkel, Endstufe en 2004, il semblerait même qu'il exista une pornographie nazie : les «Sachsenwald films», des pornos nazis tournés en 1941, montrés aux hauts gradés et utilisés comme monnaie d’échange en Afrique du Nord alors même que la pornographie était interdite par le régime (à noter toutefois que si Kunkel en est persuadé, d'autres mettent cette affirmation en doute ; à ce sujet, lien ici pour les germanophones, ndlr).

20190048Les films de nazisploitation s’appuyaient donc sur un terreau préexistant, entre fantasmes et réalités horrifiques. Et exploitaient de la sorte le voyeurisme des spectateurs et un imaginaire associant nazisme et sado-masochisme. Et si les films de nazisploitation étaient un exemple de ce que Susan Sontag a appelé  le «fascinant fascisme» : le fait que les régimes totalitaires, par les phénomènes inhérents de domination et de violence sur lesquels ils sont basés, recèlent une puissance érotique plus intense que ceux prônant la liberté et l’égalité ? Quoi qu’il en soit, le moins que l’on puisse dire est que les réalisateurs du genre s’en donnent à coeur joie. Dans Deported Women Of The SS : Special Section, des prisonnières cachent des lames de rasoir dans leur vagin afin d’éviter de se faire violer. Des femmes courent nues sous les bombes dans Fräuleins In Uniform, ou Gretchen Sans Uniforme en VF. Un bossu viole tout ce qui bouge et mange des poils pubiens dans SS Hell Camp (le susmentionné Holocauste Nazi). Un commandant nazi soigne son impotence en se faisant implanter les testicules d’un garde dans son scrotum dans S.S. Experiment Love Camp. Dans The Gestapo’s Last Orgy de Cesare Canevari , on trouve sans doute le paroxysme du genre : en plus des tortures sordides administrées dans les autres films du genre, le long-métrage orchestre une immense orgie entre différents officiers nazis et prisonniers juifs, tandis qu’un scientifique de la Gestapo informe ses convives qu’ils peuvent résoudre les problèmes de la faim dans le monde en se nourrissant des «races inférieures». Plus WTF tu meurs.

Entre échec commercial et mythe du cinéma bis
On ne s’étonnera pas que l’accueil réservé à ces films, où le comportement des mâles est aussi repoussant que les femmes sont belles, ait été réservé. La plupart sont censurés au moment de leur sortie et, en dépit du succès de Ilsa et de ses deux suites (Ilsa, gardienne du harem et Ilsa, la tigresse du goulag), le genre finit peu à peu par disparaître à l’aube des années 1980. Ses stars retombent dans l’oubli – selon la légende, Dyanne Thorne, l’interprète d’Ilsa, organiserait aujourd’hui des cérémonies de mariage à Las Vegas –, tandis que les films végètent pour la plupart au fond d’une cave ou d’un grenier poussiéreux. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt politique de certains films - dans Ilsa, She Wolf Of The SS, l’héroïne cherche à prouver que les femmes sont plus résistantes à la douleur que les hommes, et devraient donc participer aux combats -, ni le talent de certains réalisateurs. Ainsi Tinto Brass qui, après s’être ouvertement inspiré en 1976 de Salò ou les 120 journées de Sodome de Pasolini dans Salon Kitty, s’est vu confier la réalisation du coûteux Caligula, film autrefois auréolé d’un joli succès d’estime malgré sa critique du totalitarisme saupoudrée de scènes de sexe hardcore quoique totalement nanardesques.ilsaD’ailleurs, ces films ne sont pas tombés dans l’oubli pour tout le monde. Fervents défenseurs du cinéma bis, Quentin Tarantino et Robert Rodriguez se sont inspirés très clairement des codes de la nazisploitation pour l’une des fausses bandes-annonces de leur diptyque Grindhouse (Boulevard de la mort et Planète terreur) en 2007. Les 5 minutes de fausse bande-annonce de Werewolf Women Of The SS, réalisées par Rob Zombie, condensent tous les stéréotypes du genre : expériences médicales menées sur des femmes à poil, monstre jouant du piano les mains ensanglantées, néons en forme de croix gammée et, même Nicolas Cage sous les traits du docteur Fu Manchu.


Si le genre n’a pas donné de chefs-d’oeuvre (c’est un euphémisme...), il a toutefois l’intérêt de surprendre, d’inventer, en confrontant le spectateur à ses plus obscènes fantasmes comme à ses limites morales. Et il est représentatif de deux phénomènes plus vaste. D’une part, on y trouve le topos numéro un dans les oeuvres de fiction sur le nazisme : décrire le Nazi à la fois comme comme un barbare éduqué et comme un pervers sexuel sophistiqué, des Bienveillantes de Jonathan Littell aux dizaines d’ouvrages centrés sur la sexualité ou le nombre de testicules d’Hitler (l’idée d’Hitler mono-couille ressort en moyenne une fois par an). Mais ces films posent aussi la question, posée inlassablement par Claude Lanzmann, de savoir s’il est moralement possible de représenter la Shoah sans sombrer dans l’obscénité. Contrairement au porno où «l'on voit tout», on ne saurait tout montrer de la barbarie nazie. Question que pose à nouveau dernièrement Le Fils de Saul, dont les caméras subjectives et les flous/nets cantonnent la plupart du temps en hors-champ la barbarie pornographique des camps. Sorte de négatif absolu du projet de la nazisploitation.