Certains articles sonnent comme une évidence. Personne n’a regardé la télé depuis des années, mais tout le monde a partagé cet article de GQ : «Avons-nous assisté à la pire rentrée télé de la décennie?». La télé française, c’est comme un fétiche de jeunesse, et c'est quand même triste de voir un vieux compagnon dans un tel état de déchéance.

Comme le pointe GQ, les émissions phares du PAF sont usées jusqu’à la corde (12ème saison d’On n'est pas couché et de Salut les Terriens, 17ème saison de C dans l’air, 8ème saison de Touche pas à mon poste…). Les nouveautés de la saison, comme les après-midi de France 2 ou L’info du vrai d'Yves Calvi sur Canal+, font peine à voir. Christine Angot ou Raquel Garrido, nouvelles têtes de la rentrée, ont déjà atteint le seuil d’exaspération du public en un mois. Quant aux humoristes, ils sont portés disparus : où est le SAV ou le Bref de 2017 ? Peut-être quelque part sur YouTube, mais certainement pas à la télé.

Pendant ce temps, on ne sait plus très bien si les Marseillais sont à Buenos Aires, Rio ou Cancun, et M6 décline sans fin la même émission de casting de pâtissier. La désolation est totale, et il faut regarder William Leymergie, 70 ans, faire des blagues devant 90 000 téléspectateurs sur C8 pour comprendre que le stade terminal de la télévision française n’est pas loin d’être atteint.

La chute de la maison Canal+
Comment a-t-on pu en arriver là ? La chute de la maison Canal+ joue de toute évidence un rôle majeur dans cet effondrement. Le vivier créatif de la télé française a disparu, et avec lui, l’ambition de tout un secteur.

Bolloré n’est pas le seul responsable du désastre. Quand il prend le pouvoir à Canal en juin 2014, la descente aux enfers a déjà commencé. Tout s’est joué le 23 septembre 2013, date décisive et méconnue de l’histoire de la télévision française. Ce jour-là, le croisement des courbes d’audience, annoncé de longue date, entre Le Grand Journal et Touche pas à mon poste se réalise enfin.

Le Grand Journal est certes depuis de nombreux mois en chute libre mais il apparaissait inimaginable que la petite émission de Direct 8 finisse par dépasser le navire amiral de Canal+. Dans le PAF, c’est un séisme qu’on pourrait comparer en politique au croisement des courbes de Hamon et de Mélenchon lors de la présidentielle. La fin d’un monde et le saut dans l’inconnu.

Avec l’émission phare de Canal, c’est toute la télé des années 2000 qui s’effondre. Les années 2010 commencent enfin. Et c’est Cyril Hanouna qui incarne le Nouveau Monde.

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TPMP encensé jusque dans Le Monde
On a peine à le croire aujourd’hui mais à l’époque, son émission est encensée dans les milieux télévisuels. Face au Grand Journal vieillissant et trop institutionnel, Touche pas à mon poste apparaît comme le nouveau modèle de talk-show à suivre. Un vent frais semble souffler sur le PAF. Cyril Hanouna est encensé jusque dans Le Monde, qui écrit ce jour-là:

«On peut ne pas goûter à 100 % l'esprit potache et "coussin péteur" (c'est l'emblème d'Hanouna chez Les Guignols de l'info) à la Patrick Sébastien de Cyril Hanouna, mais son talent de bateleur est aussi éclatant que son intelligence. Il a réussi à fédérer autour de lui un esprit de bande, et il règne, chaque fois que je regarde Touche pas à mon poste, une ambiance du tonnerre sur le plateau.»

À l’époque, la haine du Grand Journal, comparable à celle qui existe actuellement autour de TPMP, offre, par effet de contraste, le trône du PAF à Cyril Hanouna. En mai 2012, dans un article qui aura un grand retentissement, Le Plus évoque «l'infâme Grand Journal» dans des termes qu’on réserverait aujourd’hui à Cyril Hanouna : «La pitié, c'est un sentiment qu'on n'a pas l'habitude d'avoir en regardant Canal Plus, et qui se transforme assez vite en colère.»

Le meilleur centre de formation de la télé française
Ce qu’on refuse de voir à ce moment-là en creusant la tombe du Grand Journal, c’est qu'avant de tomber en disgrâce, cette émission avait réussi au cours de ses grandes années — disons entre 2007 et 2011 — à créer un alliage ambitieux entre information et divertissement. «Aujourd’hui, tout le monde ne jure que par Cyril Hanouna et veut une émission d’humour à la rentrée», déclare, amer, Denisot en quittant Le Grand Journal en juin 2013.

La chute de la maison Denisot est aussi celle du meilleur centre de formation de la télé française. Le Grand Journal a révélé Yann Barthès, Louise Bourgoin, Omar & Fred, Charlotte Le Bon, Thomas N'Gijol ou Kyan Khojandi. À titre de comparaison, Touche pas à mon poste aura révélé... Enora Malagré, Jean-Michel Maire ou Gilles Verdez. Sur C8, Cyril Hanouna préfère prendre des chroniqueurs ringards qu’il transforme en personnages de télé-réalité (à l’exception de quelques révélations comme Camille Combal ou Bertrand Chameroy).
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Hanouna devient le Neymar de Canal
En 2015, Bolloré signe un chèque de 250 millions d’euros pour garder Cyril Hanouna jusqu’en 2021. Hanouna devient le Neymar de Canal. Il présente toutes les émissions, il décide de tout, place ses hommes où il veut et s'offusque quand quelqu'un ose tirer un pénalty à sa place.

Mais loin du football-champagne du Brésilien, Hanouna va utiliser les valises de billets de Bolloré pour transposer le modèle d’AB Productions du TF1 des années 90 à la “nouvelle grande chaîne” auto-proclamée, C8. Hanouna et ses chroniqueurs squattent l’antenne toute la journée avec des programmes low-cost. Touche pas à mon poste occupe 6h d’antenne chaque jour sur C8. Entre 18h et 19h, c’est aussi un chroniqueur maison qui tient l’antenne — en ce moment, Julien Courbet. Sans compter les nombreux prime time, comme cet incroyable documentaire à la gloire du chef, La folle histoire de TPMP, produit par Matthieu Delormeau, l'un de ses chroniqueurs.

D’une industrie, la télévision française devient un délire entre potes
Hanouna a donné l'illusion qu'on pouvait faire une "grande chaîne"  tout seul avec une bande de potes. N'importe quel chroniqueur de TPMP peut se retrouver du jour au lendemain à présenter une émission. D’une industrie, la télévision française devient un délire entre potes.

Début septembre, Cyril Hanouna lance un énième nouveau programme, TPMP le jeu, C’est que de l’amour, une émission de dating totalement soporifique. L’animateur ne présente que la première édition et lâche les rênes à Jean-Michel Maire pour la deuxième. Un concept écrit en deux heures dans une réunion, un présentateur qui n'a jamais rien présenté de sa vie (à part TPMP) et voilà comment la télé française finit par ressembler à celle d'une ancienne république soviétique qui viendrait de libéraliser son secteur hertzien.

C8 a viré opportunément la vidéo de son site mais elle existe encore sur YouTube (dans le mauvais sens, sans doute pour en rajouter dans l’absurde). L'émission sera déprogramée la semaine suivante.

On aboutit au paradoxe suivant : la télé française n'a jamais été aussi nulle que depuis qu'elle est disséquée tous les jours dans une émission à succès. Le modèle Hanouna tire tout le monde vers le bas. La médiocrité devient la norme. C8 lance sans arrêt de nouvelles émissions qui se plantent immédiatement, mais ce n’est pas grave, on en rigole le lendemain dans Touche pas à mon poste.

Après, il ne faut pas s’étonner que France 2 soit en totale roue libre en termes de programmation. Cette rentrée, la chaîne publique a lancé une émission quotidienne sexo présentée par Daphné Bürki à 15h, l’heure où seules les mamies sont devant leur télé. Yolo. Mais toujours moins que la grille de C8.

NB : L’auteur de ces lignes fut chroniqueur au Grand Journal de janvier 2012 à juin 2013. Au regard de son temps de parole à l’époque, il ne revendique qu’un rôle modeste dans l’effondrement de la télé française.