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Charles et Jackson Pollock, New York, 1930 

Y a-t-il quelqu'un dans la salle qui se souvienne de Charles Pollock ? Moui, enfin à vrai dire, non, pas trop ? Pourtant, le grand frère de Jackson, dont la notoriété mondiale dans le domaine du "franchement mon petit neveu il fait pareil" n'est plus à prouver, a eu une influcence décisive dans la carrière du petiot, de 10 ans son cadet. Charles Pollock était lui-même peintre ; l'été 1934, alors que les Etats-Unis sont ravagés par la Grande Dépression, les deux frères traversent le pays en Ford T, de New York à Los Angeles. Un périple où s'étale sous leurs yeux la réalité de la crise économique : misère crasse, désespoir et mouvements de population massifs. Car pour ne rien arranger, le pays est victime d'une vague de sécheresse impitoyable, et les récoltes catastrophiques poussent les paysans de l'Oklahoma à émigrer vers la Californie ; les deux frères se retrouvent en plein milieu de cet exode, et, tous deux de sensibilité très (très) gaucho, ressentent qu'il est de leur devoir de parler de cette misère sociale dans leur art. Charles et Jackson (respectivement 32 et 22 ans à ce moment) font le choix d'une peinture figurative, dans la lignée du peintre réaliste Charles Thomas Benton, dont lui et son frère ont été les élèves. Pendant leur voyage, tous deux font d'ailleurs des croquis documentaires pour leur prof.

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Jackson Pollock, Going West (1934)

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Charles Pollock, Railway (1934)

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Charles Pollock, Look Down That Road (1942)

Au milieu des années 40, c'est encore une fois simultanément, bien que pour des motifs différents, que Charles et Jackson enverront bouler la peinture figurative, pour se lancer qui dans le colorfield painting, qui dans le sevrage alcoolique et l'action painting. Charles survivra à son frère, mort en 1956 dans un accident de voiture, mais pas à sa notoriété. Malheureusement tombées dans l'oubli le plus total, ses oeuvres sont en ce moment exposées au MPK de Kaiserslautern, ce qui vend tout sauf du rêve mais vaut le détour si jamais vous deviez vous retrouver en Rhénanie-Palatinat par un hasard malencontreux.

Ci-dessous, une lettre envoyée en 1930 par Jackson (18 ans) à son grand frère :

Cher Charles,

Je fais continuellement de nouvelles expériences et je traverse une période d’évolution hésitante qui me laisse dans un état d’esprit plutôt flottant. Je suis aussi un peu paresseux et négligent sur ma correspondance et m’excuse de faire si peu cas de ton aide, mais dorénavant tu recevras plus d’attention de ma part et des réponses plus rapides à tes lettres. Les miennes sont sans conteste égocentriques, c’est que je me préoccupe surtout de moi en ce moment. Je suppose que mère t’envoie les nouvelles de la famille.

L’école est toujours aussi rasoir, mais comme je suis le règlement et le rythme de la cloche, je n’ai pas eu d’ennuis ces derniers temps. Ce trimestre, je n’y vais qu’à mi-temps et je consacre le reste de la journée à lire et travailler à la maison. Je suis sûr que j’arriverai à faire beaucoup plus de choses comme cela. A l’école, je suis les cours de dessin d’après modèle vivant et de modelage. J’ai commencé un truc en glaise qui m’a valu les encouragements de mon prof. Mon dessin, à dire vrai, ne vaut rien, il manque de liberté, de rythme, il est froid et sans vie. Ca ne vaut pas les timbres pour te les montrer. Je devrais faire des progrès dans quelque temps, et si ça arrive, je t’en enverrai à ce moment-là. La vérité, c’est que je ne me suis jamais mis au travail à fond, assez à fond pour finir une pièce. Généralement, en cours de route, le dessin me dégoûte et je laisse tomber. L’aquarelle, j’aime bien, mais je n’y ai jamais beaucoup travaillé. Je sens que je serai un jour un artiste d’une sorte ou d’une autre, mais je n’ai encore jamais démontré, que ce soit à moi-même ou aux autres, que j’avais en moi le potentiel pour y parvenir.

La partie soi-disant heureuse de la vie, la jeunesse, est pour moi une espèce d’enfer. Si je pouvais saisir quelque chose de la personne que je suis et de la vie, alors, peut-être trouverais-je un but. Mon esprit plein d’illusions s’enflamme durant quelques semaines, puis tout d’un coup, tout est réduit à néant. Plus je lis, plus je pense ce que je pense, et plus tout devient sombre. Je m’intéresse encore à la théosophie et j’étudie un livre intitulé Light on the Path. Tout ce qu’il dit me semble contraire à l’essence même de la vie moderne mais une fois bien compris et mis en application, je pense qu’il peut être un ouvrage utile. J’aimerais bien que tu te le procures et que tu me dises ce que tu en penses. Il ne coûte que 30 cents. Si tu ne le trouves pas, je te l’enverrai.

Nous avons constitué un petit groupe et avons trouvé un four pour cuire nos pièces. On donnera un peu d’argent au propriétaire pour la cuisson et l’émaillage. Ce sera peut-être l’occasion pour nous de nous faire de l’argent de poche pour acheter des livres.

J’espère que tu te sentiras libre dans tes critiques, que tu me donneras des conseils et une liste de livres à lire. Je ne rêve plus autant et peut-être que ça me fait du bien.

J’ai rencontré Geritz à une conférence sur la gravure sur bois, il m’a demandé de tes nouvelles et te passe le bonjour.

Le type dont tu m’as parlé qui devait venir n’est toujours pas arrivé.

Jack

(Source lettre : deslettres.fr)