Comment vous est venue l’idée de Happy End ?
Michael Haneke : Après Amour, je voulais refaire un film avec Jean-Louis Trintignant, et lui aussi souhaitait retravailler avec moi. J’avais un projet de film qui n’a finalement pas abouti, donc j’ai décidé de réutiliser certains éléments du scénario pour ce nouveau projet avec Jean-Louis Trintignant.
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Quel était ce projet qui n’a pas abouti ?
Ça s’appelait Flashmob, c’était un film qui tournait autour d’Internet.

Pourquoi avez-vous dû abandonner ?
Pour plusieurs raisons. D’abord, on prévoyait de tourner en partie aux États-Unis et le budget est monté progressivement, à tel point que les producteurs ont fini par avoir peur de perdre de l’argent. D’autre part, le rôle principal était celui d’une femme de 120 ou 130 kilos, d’environ 29 ans, et je n’ai trouvé personne pour l’incarner, que ce soit en Allemagne, en Autriche ou en France. J’avais déjà l’accord de Forest Whitaker par ailleurs, mais je ne pouvais pas me permettre de faire un film avec un casting qui ne fonctionne pas ; donc ça s’est arrêté là, et je me suis inspiré de ce scénario pour écrire le rôle de la petite fille dans Happy End.

Le personnage de Trintignant dans Happy End est très proche de celui qu’il incarnait dans Amour. Est-ce que c’était une volonté dès le départ ?
Oui, Amour était inspiré d’une histoire personnelle dans ma famille qui m’avait beaucoup touché. La fin d’Amour est plutôt métaphorique, et j’ai ressenti le besoin de reparler de cette histoire d’une façon plus réaliste. Mais on n’a pas besoin d’avoir vu Amour pour comprendre le personnage de Happy End.

Beaucoup de critiques ont parlé de comédie à propos de Happy End. Est-ce que pour vous également, il s’agit d’une comédie ?
Nous qui vivons dans des pays riches, on a tendance à considérer nos petits soucis comme des tragédies. Si ma femme me quitte ou si je reçois un diagnostic négatif du médecin, pour moi c’est une grande tragédie, mais ce n’est rien par rapport aux véritables tragédies qui nous entourent dans le monde. Mon film est donc plutôt une farce, qui montre notre façon de nous prendre au sérieux et de nous foutre de tout le reste. On parle beaucoup mais on ne communique pas. On s’occupe de son propre nombril, à tous les niveaux, soit dans sa famille, soit vis-à-vis d’un employé ou des migrants, tout cela trouve sa source dans notre autisme, qui est le sujet du film.

Est-ce que dès le départ, vous aviez cette volonté de traiter le sujet avec cette ironie ?
Oui, bien sûr - d’ailleurs le titre, Happy End, est déjà très ironique.

Le titre de Funny Games était aussi ironique, mais le contenu n’était pas franchement drôle...
Le dialogue entre les deux tortionnaires était parfois très comique, mais avec le contraste des victimes, c’est sûr que c’était moins rigolo ! J’avais demandé aux acteurs qui jouaient les tortionnaires de jouer comme dans une comédie et le couple de victimes de jouer comme dans une tragédie. Normalement si vous me frappez et que je tombe par terre, cela doit provoquer une réaction chez vous, mais chez ces types, ça ne provoque aucune réaction. C’est ce qui rendait le film inquiétant. Dans Happy End, le personnage de Franz Rogowski invite des migrants aux fiançailles de sa mère pour gâcher la fête. A priori, c’est vraiment le top de l’ironie, mais du point de vue des migrants, c’est une tragédie parce qu’ils sont considérés comme des objets. Ils ne parlent pas français, donc ils ne savent même pas de quoi il s’agit. Peut-être qu’il leur a dit : “Je vais vous emmener chez des amis qui vont vous aider”, ils sont là et ne comprennent rien, c’est affreux pour eux, mais la scène est comique. Mais c’est un sujet aussi vieux que le cinéma. Je ne vais pas me comparer à Chaplin mais dans ses films, il y a toujours des scènes très comiques alors que le sujet est tragique. Même si je n’arriverai jamais à la hauteur de Chaplin, j’ai voulu faire un film qui soit plutôt une farce qu’une tragédie.


Certaines séquences du film montrent en vue subjective un écran d’iPhone sur lequel quelqu’un est en train de filmer tout en écrivant des messages sur Internet. Est-ce que cette nouvelle grammaire cinématographique était compliquée à manipuler ?
Pas du tout. J’ai lu dans un journal l’histoire d’une fille japonaise qui a essayé de tuer sa mère et l’a raconté sur Internet. Ça m’avait beaucoup impressionné et j’ai décidé de l’utiliser dans le film. Je me suis demandé comment montrer ça de la façon la plus adéquate et je trouvais que c’était une bonne solution esthétique de montrer directement une vue de l’iPhone, avec une application comme Snapchat sur laquelle on pourrait aussi écrire des messages. Le film commence comme ça, et se termine aussi avec cet écran. C’est aussi une ruse dramaturgique, cela capte l’attention car on se demande de quoi il s’agit.

Vous mettez aussi en scène des échanges de messages érotiques sur Facebook où vous installez presque une sorte de suspense, avec ces mots qui s’inscrivent progressivement à l’écran...
Il y a certaines choses qu’on ne peut pas montrer au cinéma, mais en montrant juste des propos écrits sur Internet, on provoque la fantaisie du spectateur sans que ça devienne un film pornographique. C’est cette idée qui me plaisait.

Dans vos films, il y a régulièrement des postes de radio et de télévision qui envahissent l’espace vital des personnages. Peut-on considérer que dans Happy End, cette incursion des nouvelles technologies dans l’image remplit la même fonction ?
Bien sûr, comme dans la vie quotidienne. Quand j’ai fait Benny’s Video, Internet n’existait pas, c’était la vidéo qui était un nouveau médium avec lequel on commençait à vivre. Mais ces dix dernières années, Internet a complètement changé notre vie, on ne doit pas ignorer ça si on fait un film sur la vie actuelle. Ce serait idiot et même faux de raconter une histoire qui se déroule à notre époque sans qu’Internet joue un certain rôle.

Mais vous aviez une approche assez critique des médias dans vos premiers films...
Non, je ne trouve pas... Pour ce qui est de Happy End, quand j’ai lu le fait divers dont je vous parlais, la question que je me suis posée était : pourquoi a-t-elle mis ça sur Internet ? Si cette fille voulait se débarrasser de sa mère, ça aurait été plus facile de l’empoisonner et de ne rien dire à personne. Moi je pense qu’elle voulait être découverte. J’ai fait de longues recherches sur des forums de jeunes, pour savoir ce qu’ils racontent, j’ai des centaines de pages, et c’est quelque chose d’extraordinaire. Internet a remplacé l’église, c’est-à-dire qu’on ne va plus chez un prêtre pour lui confesser ses péchés et être pardonné, on raconte tout sur Internet.

Les plans où vous mettez en scène l’usage des nouvelles technologies produisent une sensation d’angoisse dans le film.
Je pense que ce n’est pas vraiment l’usage d’Internet qui produit cette angoisse, c’est plutôt le comportement des gens. Internet n’est ni bon ni mauvais, comme la vidéo n’est ni bonne ni mauvaise, mais on peut les utiliser autant pour de bonnes choses que pour de mauvaises choses. Naturellement, Internet augmente les possibilités... La seule chose qui m’inquiète vraiment avec Internet, c’est la question de ce qu’on fera le jour où il n’y aura plus d’électricité. J’avais déjà fait un film sur ce thème, Le Temps du loup. Mais aujourd’hui, sans électricité, Internet ne fonctionne pas et c’est vraiment la fin du monde parce que plus rien ne fonctionne. Et ça, c’est vraiment inquiétant ! Le reste m’inquiète moins, mais c’est vrai que si vous allez dans un café ou dans le métro, personne ne parle avec personne parce que tout le monde regarde son iPhone. Dans le métro, avant on ne savait pas trop où regarder, maintenant tout le monde se cache derrière cet écran, et c’est sûr que ça ne favorise pas la communication... Mais ce n’est pas à moi de juger, je le montre, c’est tout.

Vous citez souvent comme références Bresson, Bergman ou Tarkovski. Y a-t-il des cinéastes qui vous impressionnent dans le cinéma actuel ?
Le film qui m’a le plus impressionné ces dernières années, c’est Une Séparation d’Asghar Farhadi, que j’ai trouvé extraordinaire. C’est tellement nuancé dans les détails, c’est tellement bien fait... Pour dire la vérité, je ne regarde pas tellement de films. Par exemple, pour ce qui est des films américains, je ne connais pas la plupart des jeunes acteurs. Parfois, je lis d’un acteur que c’est une super vedette alors que je n’ai jamais vu un seul film avec lui ! Mais il y a certains réalisateurs que j’aime, dont j’attends les films. Par contre, je ne veux pas les citer parce que si je donne des noms, les autres seront fâchés que je ne les aie pas cités !

++ Happy End, un film de Michael Haneke, en salle depuis le 4 octobre.