En février dernier, tu as fêté 30 ans de séropositivité. Comment vit-on avec tout ce temps ?
Didier Lestrade : Comme n’importe quelle personne qui a une affection de longue durée. C’est la même chose pour les diabétiques, les asthmatiques ou les personnes qui ont un handicap. On voit la société évoluer (ou pas) sur cette condition et désormais, je me considère privilégié par rapport à d’autres handicapés qui vivent toujours dans la merde. Alors quand j’en ai marre tous les soirs de prendre mes médicaments (je suis sous traitement depuis 1991), je me dis que je pourrais avoir un bras en moins et je me demande ce qui serait le plus grave pour moi. Ma particularité a été de le dire tout de suite - je n’ai pas attendu que mes parents décèdent comme certains qui se targuent aujourd’hui d’être des militants depuis toujours (suivez mon regard). Cela n’a pas été l’objet d’une hésitation ou d’une discussion intime. J’ai toujours été un gay influencé par les gays d’avant mon époque, qui se sont affirmés en tant que tels et qui se sont affirmés en tant que séropositifs bien avant moi. Je les ai admirés, je trouvais que c’était la moindre des choses dans ce combat pour les droits LGBT. J’étais journaliste, je commençais juste à vivre de mon travail (au Gai Pied ou à Libération) et j’étais déjà dans l’idée que je devais quelque chose à cette communauté qui m’a nourri depuis tout petit, à la campagne, dans le Lot-et-Garonne des années 70. J’ai tout de suite compris que ce serait ça, ma responsabilité : être un journaliste de house music et parler du sida.
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On était nombreux à penser que tout allait bien, ou de mieux en mieux en tout cas, jusqu'à la loi sur le mariage gay et le déferlement d'homophobie. Ça t'a surpris ? Est-ce une montée de l'homophobie ou simplement l'expression libre de quelque chose qui a toujours été là ?
Je suis toujours dans l’alerte, je suis un «troubadour of doom» et je vois toujours ce qui cloche, même dans les bonnes nouvelles. Et le mariage gay n’a pas été une bonne nouvelle. Hollande a créé de toutes pièces un Tea Party à la française. Par manque de conviction ou même d’autorité, il a laissé la société nous insulter pendant des mois. Tout le PS nous a laissé tomber et ils vont le payer pendant longtemps. Ils ont instrumentalisé la question LGBT comme Mitterrand a instrumentalisé l’antiracisme avec SOS Racisme (qui vit toujours, c’est ça la grosse ironie) pour faire monter le Front National. À la rigueur, je m’en fous même qu’on se fasse insulter, si au moins le mariage gay avait accompagné la PMA. Mais non, le PS a choisi entre les gays et les lesbiennes, et encore une fois, les gays ont été servis avant les lesbiennes. Ça me révolte. Les associations LGBT et l’inter-LGBT en particulier qui négociait avec le gouvernement ont trahi leur agenda car l’urgence ultime, ce n’est même pas le Mariage pour Tous, c’est offrir une législation pour les lesbiennes afin qu’elles puissent avoir un enfant avant que ce ne soit physiquement trop tard pour elles. J’en voudrai jusqu’à la fin de ma vie à ces «leaders» LGBT qui ont trahi leur cause et qui se sont planqués dans des jobs au gouvernement ou à la Mairie de Paris. Cette homophobie anti-mariage gay était prévisible, c’est la même qu’on a vue partout dans les pays latins où le mariage gay a été voté, mais la France est le seul pays où cette force catho de droite subsiste et Macron est à nouveau en train de jouer le même jeu criminel avec la PMA alors qu’il faudrait l’imposer, tout de suite. On a assez discuté sur ça.


On a vu une vraie différence de traitement entre les homos et les lesbiennes dans le défilé du Mariage pour Tous. L'homophobie est surtout tournée vers les hommes ; est-ce que tu le ressens aussi ? Si oui, est-ce que tu l'expliques ?
Heu... Non, l’homophobie n’est pas particulièrement tournée vers les hommes, où as-tu vu ça ? Les lesbiennes sont encore plus insultées parce que ce sont des femmes et on leur refuse d’utiliser leur corps comme elles le décident. En termes d’homophobie d’État, c’est la pire des discriminations avec celle des trans, et tout ça venant de gens qui parlent de féminisme. Les  personnes trans sont plus attaquées que les gays. Et les bisexuels, on n'en parle même pas alors que tout le monde devrait les aimer, ce sont les meilleurs dans le sexe, lol ! Non, sans déconner, l’homophobie envers les gays est peut-être plus visible parce que les gays, en tant qu’hommes, sont plus visibles. Dans la lutte pour les droits LGBT, les gays ont toujours tiré la couverture à eux - ce sont des hommes après tout, ils savent utiliser les systèmes de la société. Les lesbiennes en ont marre, elles préfèrent des fois se retrancher car les décennies passent et elles sont toujours écartées, de tout, de la culture, de la politique, de tout. Il faut aller à l’étranger pour voir à quel point elles ont dépassé tout ça, elles ne sont plus dans la plainte et la colère, elles sont enfin heureuses de pouvoir vivre comme elles l’ont imaginé quand elles étaient petites. En France, on utilise les uns contre les autres pour garder le statu quo, et le pire, c’est que toute la société universaliste, anti-communautaire impose cette vision discriminatoire. Les lesbiennes se sont énormément engagées pour le Mariage pour Tous, elles ont témoigné, il y a plein d’articles qui ont été faits sur elles. En fin de compte, elles n’ont rien eu. Elles peuvent se marier, super. Mais pas avoir d’enfants. Et comme elles n’ont pas d’enfants, c’est tout le reste de la société qui est bloqué : l’école n’avance pas, les lycées n’avancent pas, tout ce qui pourrait évoluer grâce à leur expérience ne se fait pas. Pendant ce temps, les cathos interviennent dès qu’un film comme L’inconnu du lac sort, pour interdire les affiches. Bravo le PS.

Revenons à l'époque d'Act Up. Qu'est-ce qu'on ressent quand on réalise que ton pays est prêt à te laisser mourir en raison de ta sexualité ? 
C’est un peu la même chose quand, dix ans plus tôt, le pays te laissait mourir en tant que personne LGBT. Grandir dans les années 70, c’était affreux, on ne peut pas imaginer comment c'était. J’ai fait une tentative de suicide à 17 ans parce que c’était le seul moyen de répondre après des années d’engueulades avec mes parents. Heureusement que mes frères me soutenaient, autrement je serais mort. Car je savais que j’avais raison, à force de regarder tous ces films gays au Ciné Club à la télé le dimanche soir, avant de partir dans cette prison jésuite qui me servait de lycée. Pasolini, Cocteau, Fellini, Visconti, thank God for them... On grandissait dans le drame, dans la conviction que nos histoires se terminaient mal, comme dans tous les romans d’Yves Navarre. Mais moi je voulais être heureux, rencontrer un homme beau et gentil, je savais bien que c’était possible. J’ai toujours su que j’avais raison, et encore aujourd’hui, l'Histoire me l’a prouvé. J’étais seul et dans le sida, au début, j’étais seul aussi. C’est pourquoi il fallait créer Act Up et gueuler parce qu’on était furieux.

Est-ce que la presse gay existe encore selon toi ?
Non. Quelle presse gay ? Pierre Bergé (qui finançait le magazine Têtu, ndlr) l’a laissé mourir, dans les pires conditions, à travers la traîtrise et la perversité mentale. C’est lui qui a imposé ces couvertures ringardes avec de la titraille partout et ces putains de portfolios de mode de 8 pages avec des fringues si chères qu’on n’osait même pas mettre le prix sur les photos. Parce que le projet initial de Têtu, c’était de faire de la mode comme I-D le faisait dans les années 80 et 90, avec des vrais gens dans la rue. Alors si Têtu est devenu un magazine de merde avec des mecs épilés en couverture, ce n’est pas de mon ressort, je vous le garantis (Didier Lestrade est le co-fondateur de Têtu, qu'il crée en 1995 et quitte en 2008, ndlr). Je vais vous relater l'anecdote que je raconte toujours : quand j’étais là au moment du bouclage, on me demandait : «Quelle couverture tu préfères, celle-ci ou celle-là ?» ; et quand je choisissais la plus simple, la moins pourravée de titres que personne ne lit anyway, ils choisissaient toujours l’autre, parce qu’elle était plus «commerciale». Moi, je crois depuis toujours qu’on choisit un livre pour sa couverture. Si un magazine gay a une couverture de merde, c’est tout à l’intérieur qui en subit le choix esthétique, politique. Têtu, c’était le nom de magazine que nous avait offert Loïc Prigent (qui avait créé auparavant un fanzine du même non, ndlr), parce que c’était un nom intelligent, hargneux. Pfffff, c’est devenu un magazine de mode... Normal, Loïc Prigent travaille dans la mode. Tout ça est d’une logique commerciale de merde, et quand tu vois tous les magazines dans les Relay des gares, c’est toujours le même bordel. Je ne peux même plus regarder la presse, sa laideur me révulse.

Comment juges-tu l'évolution d'Act Up ?
Mal. Quand une association est créée pour attirer des centaines de personnes et qu’il n’y a plus personne, il faut arrêter. Et je ne crois même pas que le succès de 120 BPM y changera quoi que ce soit. Ce film n’a pas été fait pour que les gens retournent à Act Up par dépit. Il a été fait pour créer autre chose.

Tu soulèves souvent un paradoxe : comment se regrouper et donc devenir communautaire, pour revendiquer son intégration et une égalité de traitement ? As-tu trouvé une réponse ?
Ah, mais je l’ai depuis 30 ans ! Et c’est pour ça que je suis au chômage ! On ne se regroupe pas pour devenir communautaire, on est communautaire et on se regroupe ! On demande une égalité de traitement pour revendiquer son intégration, pas l’inverse. C’est ce qui nous lie à la lutte contre le racisme car l’homophobie, c’est juste du racisme sexuel. C’est pour ça que les minorités ethniques sont tellement dans la merde dans ce pays - c’est parce qu’on nous a submergés de messages anti-minoritaires depuis le 11 septembre 2001 et que Caroline Fourest a fait son beurre en disant à la classe politique et aux médias que le communautarisme, c’était mal parce que… il y avait les Arabes et les Noirs derrière ! Pour la première fois, c’était une féministe lesbienne qui disait à tout le monde que derrière les quartiers, il y avait l’islam et qu’il fallait absolument se défendre, comme si on était envahis. Ce qui est grosso modo un discours d’extrême-droite. Bref, une femme blanche qui ose pointer du doigt les minorités exclues par l’État et ainsi empêcher d’avancer sur le racisme et la dette que nous avons tous envers l’Algérie. C’est catastrophique comme switch politique, c’est pour ça que j’ai écrit Pourquoi les gays sont passés à droite (Le Seuil, 2012), et quand il a été question d’en débattre à la télé, elle a attendu trois semaines pour refuser de venir. Quelle lâcheté de la part d’une femme qui est tout le temps invitée à la télé. Shame. Fucking shame.

Est-ce que la "communauté gay" existe encore ? 
Bien sûr. C’est pas parce que tout le monde nous dit qu’elle n’existe pas qu‘elle n’est pas là, sur Facebook, sur Twitter, dans l’air du temps. De toute façon, moi, ça fait 30 ans qu’on me pose cette question à la con. Quand on a fait Act Up, on nous disait que ça ne marcherait pas parce que la communauté n’existait pas. Quand on a fait Têtu, c'était exactement le même discours. Quand je me suis fritté avec Dustan, pareil. Quand on a fait Minorités.org, toujours le même discours. Quand on veut un centre d’archives LGBT, toujours pareil. Il y a un lien qui nous unit, exactement comme un lien unit toutes les personnes racisées. Vous pouvez faire semblant de pas le voir, c’est votre bêtise interne qui est au service de la normalité. C’est votre privilège. La communauté est l’endroit où on se trouve quand un problème doit être discuté entre nous avant de se tourner vers l’État. C’est ainsi qu’on fait gagner du temps à la société. Quand le consensus est atteint sur un sujet au sein de la communauté, l’État doit l’accepter, exactement comme les laboratoires pharmaceutiques ont délivré les traitements contre le VIH parce qu’on parlait d’une seule voix. Tous les gens, LGBT ou non, qui sont contre l’idée communautaire, sont en fait pour le statu quo, donc le retour en arrière. Ce sont des traîtres envers leurs frères et leurs soeurs, ce sont des égoïstes qui laissent les gens crever. Et ils doivent être jugés par la culture et la politique comme tels. Ce sont les collaborateurs de notre détresse.
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Tu as un parcours fou. Et aujourd'hui, tu dis que tu vas aux Restos du Coeur. En fait, ton parcours ressemble à celui d'un lanceur d'alerte.
Oui, je l’ai toujours été. Dans la house, je voulais qu’on ait accès à la meilleure musique dans des clubs sympa. Dans le sida, j’imaginais le pire. Dans la presse gay, j’étais toujours le moins payé de l’équipe parce que je considérais que j’étais déjà bien trop payé pour la merde que je faisais, surtout quand on a commencé à nous demander de chroniquer un album de musique en 1 000 signes. Comme si ça suffisait. Dans le bareback, j’imaginais le pauvre gay qui devient séropo parce qu’il s’est fait avoir. Dans la littérature, je suis un écrivain que personne ne lit. Je suis minoritaire et j’en suis fier. J’ai passé ma vie à montrer que ce que l’on fait au niveau minoritaire, c’est l’ensemble de la société qui en bénéficie. Même les cathos intégristes ne savent pas que la qualité des soins qu’on a dans ce pays, c’est en partie grâce à nous. À partir du sida, on a changé la société. Et je suis furax car ça fait dix ans que je suis au chômage. Les crises économiques comme celle de 2008, c’est pas uniquement parce qu’on a basculé pour de bon dans l’esprit corporate. Non, ces crises sont effectivement faites pour se débarrasser des gens, pour qu’ils meurent ou qu’ils se taisent. Pour que les Caroline Fourest de ce monde puissent vivre en paix. Pour qu’il n’y ait plus une seule personne qui puisse leur dire qu’ils ont trahi. Parce qu’on est pro-Palestine, pro-écologie, pro-désobéissance civile. Et ça, quand tu penses ça aujourd’hui, tu es tricard. Y’a pas un seul riche qui va t’aider. Les gens attendent que tu craques, que tu fasses un tweet de trop, celui qui te fait basculer dans le scandale et qui donne des excuses à tous ceux qui préfèrent te voir mort. Manque de bol, j’ai une bonne santé et je vis à la campagne donc je suis protégé. Si je veux dire aujourd’hui que je soutiens les Indigènes de la République, en tant que gay, séropo, pied-noir, personne peut dire quoi que ce soit. Et si les gens ne sont pas contents, fuck them.

Il y a eu ton fameux papier dans Libé. Le souci du film 120 battements par minute qui mystifie l'histoire. La romance. Tu préférerais qu'on garde les faits de façon plus froide ?
Non, je préfèrerais que les gens foutent le bordel. Mon intérêt dans la vie, c’est la justice, la nature et l’amour des hommes. Mon prochain bouquin, cesera sur le porno et la sexualité d’aujourd’hui - et je sais que pour une fois, ça va cartonner. Il suffit de regarder mon Tumblr, c’est mon "moi invisible". J’ai plus de monde qui me suit sur Tumblr que sur Facebook ou Twitter. Et pour l’instant, avec tous les articles qui sont fait sur moi, pas un seul qui soit allé regarder la beauté des hommes que je choisis. Je crée mon propre romantisme et ma propre éthique en vivant à la campagne. Je suis un putain de leader et y’a personne dans mon lit. Je crois que ça dit tout.

Quand on rentre dans un tel combat, on devient homo pour tout le monde. À un moment, tu n'as pas eu envie d'être simplement Didier ?
On perd son anonymat, oui. Et pourtant, l’anonymat chez les gays, c’est fondamental. C’est pour ça qu’on quitte sa famille, pour être tranquille. C’est pour ça qu’on part vivre à la grande ville, c’est pour être noyé dans la masse. C’est pour ça qu’on est sur des réseaux de baise, c’est pour se cacher. Quand tu décides de t’engager, tu sais que ta famille te regardera tout le temps, que tu ne pourras pas te noyer dans Paris, que tu n’iras pas sur des réseaux de baise crados avec un pseudo à la con parce que les gays savent qui tu es. Et tu décides avant même de t’engager que tu vas être exemplaire. Pas comme les militants de Aides qui disent «Ah non ça va, je travaille de 9h à 17h sur le sida, le soir je fais ce que que veux». Wrong, girl ! Ca se voit dans ton travail que tu as un double discours ! Ta crédibilité a une grosse faille. Et si tu te bats et que ta crédibilité n’est pas intacte, tu n’es pas libre. Je ne serai jamais «simplement Didier» - d’abord j’ai un prénom super laid, et puis je comble simplement le vide laissé par l’absence de leader gay dans ce pays. Le seul gay français connu à l’étranger, c’est François Sagat (qui est acteur pornographique, ndlr). C’est bien, mais c’est juste une image d’acteur porno. C’est pas une parole, c’est pas un leader. Où sont les pédés trentenaires, bordel ? Maintenant, je veux la Légion d’Honneur, parce qu’il y a encore un an, si on me l’avait proposée, je l’aurais refusée. Avec le succès de 120 BPM, je la mérite ! Et je le dis publiquement parce que ça m’amuse de voir comment ça va se faire. Je veux voir comment l’État va manoeuvrer pour me la donner - ou pas. Mais si je ne l’ai pas, et vous êtes témoins, ça dira beaucoup de choses sur l’état de l’homophobie dans ce pays.

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