COUV-ESCOBARPublies-tu ce livre dans le but de combattre la croyance erronée selon laquelle tu aurais vécu ta vie d’adulte dans l’opulence grâce à l’argent sale de ton père ?
Juan Pablo Escobar :
 J’ai écrit ce livre pour 3 raisons. Tout d’abord, pour apporter aux victimes [de Pablo Escobar] des éclaircissements sur les événements, sans pour autant justifier les actions de mon père. La version officielle est différente de la réalité. Ensuite, pour mon propre fils, afin qu’il sache qui était réellement son grand-père, car si je laisse cette responsabilité à Netflix, il risquerait de devenir un trafiquant de drogue, vu comment cette plateforme glorifie les actes de mon père. J’ai voulu laisser à mon fils un document historiquement juste, mettant en lumières les bons comme les mauvais côtés de mon père. Enfin, je souhaitais délivrer un message aux jeunes. Depuis la série Narcos, certains aspirent à devenir Pablo Escobar car la vie de gangster leur paraît « cool ». Tout ça à cause de la façon dont les gens comme mon père sont mis en valeurs dans différentes fictions, pour des raisons commerciales. Le trafic de drogue peut procurer une impression de richesse et de toute puissance, certes. Mais d’un autre côté, cela sème inévitablement le chaos et la destruction tout autour de soi : le jeu n’en vaut pas la chandelle. Quand on fait ce choix de vie, on finit toujours perdant. 

Tu mentionnes la série Narcos. J’imagine ton appréhension lorsque tu as vu débarquer en grande pompe une série potentiellement dangereuse pour ta tranquillité.
Ma tranquillité était déjà menacée donc ce n’était pas vraiment un motif d’inquiétude. Grâce à Netflix, on vend beaucoup de livres, il faut le reconnaître. J’ai consacré dans mon second livre [le suivant] un chapitre aux différentes fictions autour de mon père. Avant la saison 2 de Narcos, j’ai listé sur Facebook les 28 erreurs de la série. 3 jours après, un million de personnes avaient lu mon post ! J’étais surpris par ces chiffres. Je n’ai fait que du fact-checking. Netflix ne pouvait pas berner tout le monde. Il est facile de vérifier que ce que j’écris est vrai. Il existe une vraie volonté politique derrière la série. Ils ne montrent à l’écran que ce qui les arrange. Par exemple, on ne voit pas dans une seule scène mon père collaborer étroitement avec la DEA ou le FBI, comme il est arrivé dans la réalité. C’est pour ça qu’ils ne m’ont pas engagé pour la série. Je devrais peut-être trouver une autre plateforme et lancer ma propre série. 
8-Casa-BlancaDans un passage assez marquant, tu mets en doute le récit officiel de la mort de ton père. Selon toi, Pablo Escobar se serait tiré la dernière balle. La police colombienne aurait donc menti afin de récolter les honneurs et paraître  « héroïque » aux yeux du monde ?
Bien sûr, c’est pour cette raison. Il n’y a qu’à vérifier le nombre de fois qu’il a appelé notre hôtel à Bogota. On peut m’entendre dire « Ne m’appelle plus papa, tout va bien». Il m’avait appris très jeune que tout appel était potentiellement traçable. Je ne pense pas que mon père nous appelait uniquement pour nous dire bonjour. C’était sa façon de dire à ses ennemis : « Voilà où je suis, venez me chercher ». Il a appelé plus de dix fois. Il ne téléphonait jamais de sa vie et soudainement, le 2 décembre 1993, il s’en est servi 10 fois. Notre hôtel appartenait à l’armée. Moi, ma mère et ma sœur étions les otages de notre propre gouvernement. Les autorités allemandes nous ont forcés à retourner en Colombie. Ils savaient très bien à l’époque que tout le monde voulait nous tuer là-bas. Leur décision revenait donc à la peine de mort. Mon père comprenait que sa famille était otage du gouvernement. Ils lui ont dit qu’ils nous tueraient s’il ne se sortait pas de sa cachette. Résultat, il s’est montré. Puis, il s’est suicidé.  Il y a deux livres qui m’interpellent. Le premier s’appelle « Comment j’ai tué Pablo Escobar » par le colonel Hugo Aguilar. Il jure avoir tué mon père. Mais je peux te dire qu’au moment des faits, il mangeait de la pizza très loin des lieux. On ne peut pas être à deux endroits au même moment. Malgré tout, il a reçu un tas de récompenses partout dans le monde. Ce type est un escroc, un clown. 
Il y a un autre livre du nom de « Le général de 1000 batailles» écrit par Oscar Naranjo. C’était le chef de la police en Colombie et il est maintenant notre vice-président. Il écrit dans ce livre « Colonel Hugo Aguilar, tu n’as pas tué Pablo Escobar. Tu mangeais de la pizza à un autre endroit ». Même entre policiers, ils se contredisent.  Ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur qui a tué Pablo Escobar. Parce qu’aucun policier ne l’a fait. Ma mère a parlé à Carlos Castaño, l’ancien leader de Los Pepes, le groupe armé opposé à mon père. A l’époque, il faisait officieusement le sale boulot de la police. On l’envoyait en première ligne neutraliser les ennemis, avant que la police ne vienne récolter les honneurs à sa place devant la presse. Carlos Castaño a reçu deux balles de Pablo Escobar dans la poitrine en tentant de le déloger de sa cachette. Il a survécu grâce à son gilet par balle mais l’impact l’a projeté au sol. De mon côté, j’ai parlé aux médecins qui ont réalisé l’autopsie. Ils m’ont fait cette confidence : « La police nous menaçait. On ne pouvait pas révéler au public la vérité, en l’occurrence le suicide ». Détail important : sur les photos prises sur le toit, mon père ne porte pas de chaussures. Curieux pour l’homme le plus recherché au monde non ? Il me répétait souvent : « Pour fuir, tes chaussures te seront plus utiles que ton arme ». Il n’avait absolument pas l’intention de fuir. Il savait son destin scellé. Il a donc riposté avant de se tirer une balle. Voilà la façon dont il a choisi de mettre fin à ses jours.  
setentas-y-80s-10Dans ton enfance, les gosses de ton âge n’étaient pas autorisés à jouer avec toi, puisque leurs parents le leur interdisaient formellement. Résultat, tu as dû satisfaire tes loisirs avec les hommes de main du Cartel de Medellín. Tes amis de substitution, en quelque sorte ? 
Les pires criminels de Colombie étaient mes nounous. J’ai grandi avec eux. On jouait au foot, à la Nintendo, on passait beaucoup de temps ensemble dans les années 80’. Ils étaient mes amis à l’époque car je n’avais pas la possibilité d’avoir des amis « normaux ». Je leur ai demandé quelle était la chose la plus importante apprise auprès de Pablo Escobar. Ils m’ont répondu que c’était la façon dont il traitait ses enfants avec amour. Car eux, dans leur enfance, ont subi beaucoup de violence. Des pères qui violaient leur femme, qui les frappaient, des choses comme ça. Ils ont grandi dans un environnement où tout problème était réglé par la violence, sans aucun amour. Moi, de mon côté, j’ai grandi dans un milieu de violence mais sans y être directement confronté. Mon foyer était rempli d’amour. Et c’est un paradoxe car mon père n’avait aucun remord à tuer un tas de personnes mais quand il était en famille, c’était un homme différent. Quelqu’un qui prenait soin de sa famille. Le gangster et le père de famille étaient comme deux personnes distinctes. Il nous a montré jusqu’où un homme pouvait aller, que ce soit en termes d’amour comme en termes de haine. 
Imagen-Napoles-varias-1Que te conseillait ton père au sujet de ton avenir ? Un parcours dans les clous, ou un chemin similaire au sien ?
Il ne m’a jamais poussé à devenir comme lui, et je lui en suis reconnaissant. Il voulait que je choisisse mon orientation moi-même. Devant mes nounous [ndlr : les hommes de main du Cartel], il me répétait souvent qu’il faudrait travailler beaucoup, quel que soit mon domaine d’étude. Il savait qu’un bon père ne devrait jamais encourager son fils à devenir un trafiquant de drogue. A la place, il m’encourageait à travailler dur, voyager, découvrir d’autres cultures. 

J’aimerais revenir sur un épisode étrange de ton parcours. Avant de t’installer en Argentine, tu réponds favorablement à l’invitation d’une mystérieuse Française et passe quelques jours au Mozambique avant de déguerpir rapidement de ce pays particulièrement inhospitalier. Quelles étaient les motivations de chaque côté ?
« Pour des raisons humanitaires » comme ils [ndlr : la Française et un homme politique local à l’origine de l’invitation] nous répétaient. En réalité, ma mère, ma sœur et moi cherchions un refuge, et eux voulaient de l’argent. On n’a jamais pu retrouver cette femme car la seule chose dont on se souvient d’elle, c’est son prénom : Isabelle. Elle portait un grand chapeau. Une femme très étrange. Les raisons humanitaires s’élevaient à un million de dollars (rires). On a négocié avec eux. Au départ, on était prêt à verser une partie en cash et compléter le reste avec des objets d’art dans l’hypothèse où on resterait vivre sur place. Peu de pays acceptaient de nous accueillir, les options étaient limitées. Mais dans le même temps, on négociait la paix avec les différents Cartels en Colombie. Ils nous ont menacés : « Si vous nous cachez un centime, nous vous tuerons ». Résultat, on a dû tout leur donner. 

La France avait refusé de t’accueillir. En connais-tu les motifs ?
J’étais censé y aller. Dans l’avion de la compagnie Lufthansa, le capitaine s’est adressé aux passagers : « La France n’autorise pas cet avion à utiliser son espace aérien car nous transportons des passagers de la famille Escobar ». Ils avaient peur de quoi, qu’on saute en parachute au milieu du trajet ? A l’heure où te parle, je suis bel et bien en France. Quand je suis arrivé à l’aéroport, il y a quelques jours, j’ai pris une vidéo, car c’est un peu historique pour moi. Pendant des années, je n’ai pas eu le droit de respirer l’air français. Le refus de la France est difficilement justifiable dans la mesure où je n’étais à l’époque qu’un enfant voyageant avec sa mère et sa petite sœur. Si j’avais été un gangster, là, ça aurait été justifié. Mais je ne prends pas ça personnellement, j’imagine que la France a dû subir des pressions du gouvernement américain et colombien qui ne souhaitaient pas que nous puissions-nous réfugier où que ce soit dans le monde. Ni les Nations Unies, ni le Vatican, ni la Croix-Rouge, n’ont  voulu nous aider. Je n’accuse pas seulement la France. C’était une violation mondiale de nos droits humains.
IMG_81485---Crédits-Anne-Sophie-SchlosserCombien de temps a-t-il fallu pour être traité comme un citoyen lambda ?
J’attends toujours, mec ! (Rires) Les choses ont quand-même évolué positivement. Aujourd’hui, je suis architecte et je consacre du temps à des causes justes. Pas à devenir Pablo Escobar 2.0 mais exactement l’inverse. Je suis architecte, designer, écrivain et conférencier. Je parle énormément à la jeune génération en Amérique du Sud et même en Europe, pour faire comprendre à tout le monde que gangster n’est pas une orientation valable. Quand les jeunes regardent Netflix et voient Pablo Escobar dans son palace avec des jolies femmes, des voitures de luxe, une piscine… Ils ne perçoivent que le côté attractif. Raison pour laquelle je reçois autant de messages par mail ou sur les réseaux sociaux. « J’ai regardé Narcos, je veux devenir comme ton père, apprends-moi ». Je reçois ces messages d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, d’Europe, d’Australie, de partout ! Comme si je vendais des tickets d’entrées pour le monde de la drogue. « Montre-moi comment faire ». Beaucoup de ces messages proviennent d’Afrique et de Russie. Certains seront inclus dans mon second livre, en cours de traduction dans 5 langues. Le livre dont je fais la promotion aujourd’hui est lui est déjà disponible dans 14 langues. Cela montre à quel point mon père est célèbre aux coins du globe. Un jour, mon éditeur m’a dit : « - Regarde, quelqu’un veut publier ton livre en Lituanie ». J’ai répondu «  En Lituanie ? Je sais à peine où ça se situe ». Je suis allé là-bas pour tâter le terrain. J’étais surpris. Les locaux étaient surexcités. C’était la première fois que je dédicaçais un livre. Sur place, on m’a aussi demandé de signer des téléphones, des iPads, des t-shirts, des bras… Là-bas, mon père était perçu comme une célébrité et non un gangster. Je reste vigilant par rapport à ça. Je pourrais vendre des millions de livre en glorifiant outrageusement mon père. Netflix le sait bien. C’est pour ça que la série Narcos est regardée par 16 millions de personnes. 

Ton père, en particulier lors de son passage à « 
La Catedral », organisait des matchs de football. Etait-il doué dans ce sport ? Mettait-il de côté son « statut » sur le terrain ? 
Ce n’était pas un bon joueur mais il n’aimait pas perdre. Il se débrouillait toujours pour gagner. C’était spécial de jouer avec lui. Le match ne pouvait pas se terminer tant que l’équipe de Pablo ne gagnait pas. Il donnait des directives à l’arbitre : « Non, tu ne siffles pas penalty là-dessus ». Si l’équipe adverse menait, il demandait à leur meilleur joueur de rejoindre la sienne. Il truquait les matchs de façon à toujours en ressortir gagnant ! (Rires)

Aucune nouvelle de ta petite sœur Manuela depuis des lustres. On imagine que c’est fait exprès. 
On la protège beaucoup. Elle n’a pas envie d’être associée à l’histoire de son père. C’était la plus jeune à l’époque : elle a sept ans de moins que moi. Elle a assisté aux mêmes événements violents que moi, mais avec des yeux d’enfant, et ça change la donne. On respecte son droit de vivre dans l’ombre. Elle va bien, elle mène une vie épanouie. On ne parle pas beaucoup d’elle, et les seules photos récentes que tu pourras trouver d’elle sont des faux. Certains journalistes en Argentine ne respectent pas la vie privée. Un jour, ils ont photographié une femme qu’ils croyaient être ma sœur. Les photos ont fait la une du plus gros magazine national. Ils ont titré : « On a retrouvé la fille de Pablo Escobar ! ». En réalité, c’était une fille lambda de Buenos Aires sans rapport avec nous. La pauvre m’a appelé totalement paniquée : « Je me suis attiré des ennuis à cause de cette histoire, maintenant même mes amis pensent que je suis la fille de Pablo Escobar». En tout cas, ma véritable sœur a opté pour la discrétion. Au fond, c’est elle la plus intelligente de la famille.  

Crédit photos : collection privée de la famille Marroquin-Santos.

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++ Son livre « Pablo Escobar, mon père » est disponible chez Hugo Doc depuis le 3 septembre.