[Point autobio à transmettre aux autorités médicales si jamais je perdais la raison avant la fin de cet article][Sautez ce paragraphe pour la suite de l’aventure]
Les machines électroniques qui servent à produire de la musique me foutent le bourdon. Ça va, j’ai 20 ans de piano dans les pattes, je sais composer une chanson de chagrin d’amour et jouer un accord de septième diminuée dans toutes les tonalités, ne venez pas me test. Et même les synthés, j’aime bien ça, quand ils sont analogiques, qu’ils ont un clavier et que le nombre de leurs boutons ne dépasse pas 4 (ADSR TMTC). Au-delà de ce périmètre, c’est la panique, et les logiciels de production musicale sont pour moi l’incarnation du Sheitan : une force maléfique toute-puissante dont la seule existence m’angoisse et à laquelle je n’ai pas la moindre envie d’aller me frotter. Et quand je vois des mecs-qui-font-du-son, disciples du Malin, avec leurs consoles remplies de boutons et leur science du bon câble dans le bon trou, j’éprouve à la fois une profonde fascination (ils maîtrisent la machine!) et une consternation teintée de mépris (tu vas branler quoi, pauvre tache, si on te coupe le courant, hein ? musicien mes couilles ouais !) confinant au syndrome de Tourette.
[Fin du carnet de santé]

Me voilà donc dans le ventre de la Machine. Il fait sombre, ma température corporelle avoisine les 71°C, en partie parce que je m’obstine à vouloir garder mon bombers sur le dos pour me donner une contenance. Partout, des machines, des câbles, des boutons et des personnes à 95% de sexe masculin qui appuient dessus (les boutons, pas le sexe) avec des airs pénétrés.

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Les mecs qui font du son parlent aux mecs qui font du son

Allez, on respire un grand coup et on va parler à un blond à lunettes tout juste pubère qui a une gueule d’étudiant en physique et tient dans sa main un petit clavier blanc dont l’écran LCD affiche des courbes et des chiffres. Il a l’air de savoir ce qu’il fait, tiens, posons-lui la question. Salut, tu sais ce que tu es en train de faire là ? «Ah non, pas vraiment», rire embarrassé. «Je ne sais pas exactement ce qu’on peut faire avec cet instrument. J’ai fait de la physique, je connais la musique, mais seulement en théorie». Un peu plus loin, j’attrape une bribe de conversation au vol, un mec qui dit à sa copine : «Je suis vachement intimidé par tous ces synthés». Dans mes bras, mon ami, mon frère !! Bon, mon ami mon frère a l’air un peu emmerdé que je me rue sur lui. Pardon, mais je t’ai entendu dire que ça t’intimidait, tout ça ? «Ah, euh, non, c’était pour déconner…». Merde. Bon alors, tu fais du son ? Tu comprends toutes ces machines là ? (note : on est à côté d’une drum machine Roland) «Ouais je fais du son, depuis pas longtemps, je comprends pas encore tout, mais ça va, j’apprends, quoi». Ah ok, bon, donc ça ne t’intimide vraiment pas alors ? «Ben non.» Ok, ok, je suis donc la seule psychopathe in da house, bien.

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Un mec qui fait du son (détail)

Un quinquagénaire grisonnant à la mine affable, vêtu d’un t-shirt d’une marque de synthés, se tient près d’un stand, souriant, bras croisés. Il ressemble un peu à mon pépé, je sens que cet homme peut m’aider à combattre ma phobie. Bonjour monsieur, est-ce que vous pourriez m’expliquer simplement le principe de la synthèse soustractive ? Le monsieur en question est gêné : «Ah non, vous savez, moi j’achète les machine, je les revends, j’suis là pour faire gaffe à ce qu’on nous en pique pas, mais allez demander là-bas, lui il saura vous répondre». Là-bas, c’est sur un stand plein de surfaces de contrôle multicolores. La surface de contrôle, c’est un peu mon boss de fin. Un truc sans aucun clavier, qui ne fonctionne qu’en combinaison avec d’autres machines et un ordinateur, couvert de boutons, et dont les gens me disent toujours : «Non mais quand t’as compris comment ça marche c’est su-per facile». Le cauchemar. Le tenancier du stand est en grande discussion avec un maboul de la marque et lui explique pourquoi cette surface de contrôle est vachement mieux que le modèle précédent en désignant des choses du doigts à toute vitesse. Il commence toutes ses phrases par «Et en fait là», puis suivent des grappes de mots comme "enveloppe", "treble", "oscillateur" ou "potard", entre lesquels sont intercalés des chiffres, et surtout ce petit homme semble avoir pour principe de vie de ne pas finir ses phrases. L’acheteur potentiel hoche beaucoup la tête d’un air entendu, sa copine lui murmure : «J’aimerais bien comprendre de quoi vous êtes en train de parler», il lui répond par une caresse dans la nuque, comme on flatte une jument.

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Les mecs qui font du son (vue d'ensemble)

Bref moment de plénitude dans cet océan de complexité : une petite dame expose un thérémine numérique sur lequel je joue des trucs éthérés en fermant les yeux. Un instant, je suis Clara Rockmore au dessus d’une mer de geeks.

Quand je les rouvre, mon rythme cardiaque est enfin redescendu sous les 120bpm et je m’aventure au stand Moog, parce qu’il parait que c’est une marque mythique et qu’il faut fantasmer dessus quand on veut avoir l’air respectable parmi les gens-qui-font-du-son. J’attends sagement mon tour, le gars qui vient de passer 10mn à bidouiller me passe le casque. Dedans, il n’y a que du bruit blanc. Bon, merde, ça ne doit pas être sorcier de sortir un son de cette petite boîte. Je tourne 15 boutons, je branche des fils jaunes dans des trous, mais tout ce à quoi je parviens, c’est augmenter ou diminuer l’intensité du «krrrrchhhhhhh». Submergée par un sentiment de défaite, je repose le casque. Le suivant s’en saisit, j’ai honte, persuadée qu’il va me juger, moi qui viens de passer 10mn sur la machine pour en arriver là. Il prend à son tour un air pénétré et actionne les boutons. Si ça se trouve, lui non plus n’a pas la moindre idée de ce qu’il est en train de branler, et le tout est de prendre l’air inspiré pour donner l’impression que si.

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Des mecs qui font du son en train de donner l'illusion qu'ils savent parfaitement ce qu'ils sont en train de faire

Voilà le secret. Je vais tester ma nouvelle technique de camouflage à un autre stand. Je mets le casque, je joue la marche turque en octaves avec la main droite pendant que de la gauche, j’appuie alternativement sur plusieurs molettes. Pour me donner un genre, je ne mets mon casque que sur une oreille, comme David Guetta, et de temps en temps je souris d’un air satisfait comme si je venais d’inventer le courant alternatif. Le résultat est bluffant : le tenancier du stand vient s’enquérir de mon expérience, comment je me suis sentie, et c’est super ce nouveau pad hein, la souplesse avec laquelle on peut agir sur les variations de formes d’ondes, l’ergonomie des boutons, tout ça. Je le laisse parler en disant «Tout à fait» de temps en temps, c’est incroyable, ce garçon s’imagine que je fais partie des siens et que je comprends ce qu’il dit.

C'est tout aussi inculte qu'avant mais considérablement plus riche en expériences humaines que je ressors de la Machine une heure et demie plus tard. À présent, moi aussi je sais faire semblant de faire du son. Je sens que ce n'est que le début d'une grande carrière d'usurpatrice musicale.