For you n’est pas pour tout le monde. Tout le monde ne sait pas que c'est historiquement le premier album de Prince. On pense parfois à tort qu’il s’agit de Prince en 1979, avec ses “I wanna be your lover” et autre “I feel for you”. Mais non c'est bien For you, un album que l’on écoute peu ou pas, et qui ne contient pas vraiment de tube à Best of, à part peut-être “Soft and wet”, assez mineur. C’est un disque disco-funk qui paraît certes encore se satisfaire des normes et formats de son époque. Prince ne mélange pas encore tout, ne fait pas encore tout éclater. On voit volontiers dans cet album un brouillon, une première ébauche peu originale où Roger Nelson n’est pas encore tout à fait Prince.

Pourtant, dans ce premier album mal-aimé, l’essentiel est déjà là. A 19 ans à peine au moment de l’enregistrement, Prince est déjà le meilleur multi-instrumentiste que la pop et le rock connaîtront sans doute jamais. Plus virtuose que son modèle - et prototype du genre - Todd Rundgren. Plus complet que Stevie Wonder. Plus varié que McCartney. Sur For you, Prince joue de la batterie, de la basse, de tous types de guitares, du piano, du Rhodes, du Minimoog, du Polymoog, de l’ARP String Ensemble, de l’ARP Pro Soloist, de l’Oberheim, du clavinet, du Syndrum, des bongos, des congas, de la férule double et du fūrin. Il compose, joue, écrit, arrange et produit tout. Les cordes, les cuivres, tout l’orchestre. Ce sera comme ça pendant ses presque quarante années de carrière. A quoi il faut ajouter qu’en plus d’être un multi-instrumentiste parfait, Prince est aussi un guitariste exceptionnel (à lui seul, le solo de “Purple Rain”, qui représente pourtant à peine 0,1 % de sa discographie et de ses capacités musicales, serait l'apogée de la discographie de n’importe quel autre musicien normal). Quel autre artiste depuis soixante ans peut se vanter d’un tel bilan ? Tous les plus grands ont eu besoin de producteurs, d’aides extérieures, d’adjuvants - même les Beatles, même Michael Jackson (surtout Michael Jackson). Dès le tour de force de For you, Prince indique à quel point lui sera unique, dans tous les sens du terme : seul à jouer, seul à décider, seul à inventer des formes et genres qu’il ne puisera qu’en lui-même. C’est cette certitude égomaniaque de se suffire à soi-même, d’être seul au monde quand on est le meilleur qui se lit d'ailleurs dans ses yeux dès cette première pochette d'album. Le regard de morgue et de tristesse des génies qui, sans l'avoir vraiment choisi, vivent à la fois à côté et au-dessus de nous. Ce regard ne le quittera jamais.

Prince savait donc jouer de tout, mais pourtant ce qu’il y a de mieux dans For you, c’est quand il ne joue de rien. L’ouverture de l’album, intitulée “For you” également, ce sont soixante-sept secondes purement a cappella. Une chorale entière de Princes qui font l’amour ensemble avec une virtuosité vocale ahurissante. Il faut imaginer ce jeune type étrange, à peine sorti de l’adolescence qui déboule en studio avec son duvet sous le nez et une idée folle en tête : le premier morceau de mon premier album, mon morceau inaugural, l'intro de ma carrière, ce sera vingt pistes de ma voix. Avec un placement rythmique et une justesse presque inhumaine de perfection. A une époque où le recalage est difficile voire impossible, tout comme la correction et le tuning des voix. Un chef d’oeuvre d’hybris et d’onanisme vocal, qui campe le personnage. On sait avec “For you” à qui on aura affaire ; Roger Nelson tue le concours dès le premier saut :

Prince / For You


Mais il y a plus. Au-delà de la démonstration, Prince se mesure avec cette première intro à l’histoire de la pop elle-même. Et plus précisément à l’un de ses plus grands génie, et à son album maudit : Brian Wilson et l’album Smile. Comme For you, Smile s’ouvre sur une intro, vocale. De soixante-sept secondes pile aussi. Le sublime “Our prayer”. L'étalon vocal de toute une génération et de tout fan de pop aujourd'hui. Aucune coïncidence possible, pour moi cela ne fait aucun doute : “For you” est le “Our prayer” de Prince, sa façon de se mesurer au modèle du genre et de revendiquer d'entrée sa place dans parmi des pairs qu'il veut surpasser. Car sa mini symphonie vocale ne se contente pas d'imiter, elle annonce qu'il sera quelqu'un d'autre : plus haut et plus grand que Brian Wilson, que la pop elle-même. Si donc après quelques vocalises, “For you” fait mine de débuter comme “Our prayer”, comme une prière éthérée aux harmonies empilées, elle s'en échappe vite. Là où les Beach Boys restaient muets, Prince prend la parole : All of this and more, is for you. With love, sincerity and deepest care. My life with you I share. Et après seulement trente neuf secondes cathédrales, blanches, où Roger paye sa dette aux Beach Boys, autre chose commence. Des rythmes gospel, une touche tribale, du jazz vocal, du doo wop robotique, quelque chose de sexy et ridicule à la fois, tout styles mélangés. Un nouveau monde. Ni noir, ni blanc, ni tout à fait genré, celui d'un angelot au sexe indéterminé qui rêve sa B.O du Livre de la jungle. Et pour nous, soixante-sept secondes après, sa carrière unique pouvait commencer.